Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 18 - Février 2002
 
Janvier avait été un mois de débordements et d'emportements, de gnons et horions. Le mois 'horribilis'!

Février fut, lui, un mois d'enchaînements et de ménagement, de confusion et de réunions. Pas seulement à Bélari, il y a eu aussi SSS et HELGO.

Je sais fort bien que vous attendiez surtout des nouvelles de Bélari. On peut vous déclarer que tout se passe bien, que tout est calme, et que tout semble être rentré dans l'ordre. Selon les apparences, bien sûr, car dans les coulisses, on ne sait ce qui se trame! Certaines cicatrices ne s'effaceront que difficilement. Tel le départ de Sukeshi, Papou et Kantou. Les souffrances ressenties, les injustices subies, le manque de reconnaissance de ceux et celles qui avaient tant reçu, tout cela laisse des blessures profondes, qu'il faudra du temps à cicatriser.

Les témoignages d'affection et de gratitude affluent, mais est-ce un baume suffisant? Il y a quelques jours, une maman musulmane est venue m'apporter un cabas avec une poule (bien caquetante) et deux paquets de pâtisseries: 'Vous donnerez ça à Sukeshi pour ce qu'elle a fait pour ma fille qui allait se suicider.' Et d'autres qui se roulent par terre en criant: 'Que deviendrons-nous sans Sukeshi qui nous a toujours aidés depuis dix ou seize ans?' Ou des hameaux entiers qui refusent désormais de venir au Dispensaire – tant qu'elle ne sera pas là. Ou un chauffeur de bus qui me rend mon argent en disant: 'J'ai étudié avec Papou. C'était le meilleur gars de l'école. Comment ont-ils pu faire ça?'

Il ne s'agit pas de s'appesantir sur le sort d'une personne, si dévouée ou généreuse soit-elle, car elle a eu aussi ses torts et manques, tout comme chacun de nous. Mais on ne peut passer par-dessus la surprise douloureuse et la souffrance de ceux et celles qui, avec ou sans raison, se voient impitoyablement sanctionnés.

Je pense aussi à mon petit frère Marcus, chassé de l'ONG qu'il avait créée, au Père Laborde qu'on a essayé plusieurs fois d'expulser, au Dr Sen, qui à la fin de sa vie, s'est vu dénier le droit d'entrer à SSS dont il avait été le co-fondateur et le Président respecté pendant près de 20 ans, au cher 'Mritiunjon Vainqueur de la mort' de Jhikhira, décédé dans l'amertume, car les 45 années qu'il a passées au milieu des intouchables, lui, le brahmane gandhien, se sont vues comme effacées sous l'odieux prétexte qu'il avait fait partir le dispensaire de SSS, à mon ami et mentor Budhadev Mishra, Dadou, respecté par tous, qui a succombé à une crise cardiaque à sa table de travail de Jhikhira, alors que son Comité lui reprochait tout à fait injustement des malversations, reconnues fausses peu de temps après sa mort.

Et à tant d'autres encore que j'ai connu, victimes d'ingratitude notoire, de médisances tueuses, de diffamations meurtrières, qui lancent leur venin bien plus loin que celui de tout cobra cracheur (lui il se contente de deux mètres!) et qui détruisent la réputation la mieux établie. Cela m'arrivera un jour, mais qu'importe, car je suis depuis longtemps vacciné.

N'a-t-on pas d'ailleurs incriminé Jésus de sédition, attribué à Gandhi la Partition de l'Inde, assassiné Charles de Foucauld, humilié le Dr Schweitzer, accusé le Dalaï-Lama de violence, dénigré Martin Luther-King, calomnié Jean-Paul II pour ses positions contre toutes les guerres, fussent-elles d'Irak, du Kosovo ou d'Afghanistan?

Certains ont de la peine à accepter ces injustices, et vivent dans l'attente d'une revanche, qui ne peut que multiplier l'amertume et accroître les déchirements. Les malveillances du monde n'ont d'égal que son infinie beauté. Tout est inextricablement mêlé, y compris dans notre propre cœur. A qui pouvons-nous donc jeter la première pierre, ce caillou qui nous brûle souvent la main, puisqu'il y a dans le cœur de chacun de quoi faire le bien et répandre la fraternité?

En fait, à Bélari comme ailleurs, ce n'est pas méchanceté, mais ignorance et peur. Le Bouddha l'avait déjà dit il y a 2.500 ans: 'On a peur parce qu'on ne sait pas'.

Parce qu'on entend dire ceci, qu'on écoute cela. Parce qu'une trop grande ouverture peut déboucher sur des chemins inconnus, que la tolérance peut ouvrir des portes à des groupes indésirables (ici: tuberculeux, lépreux, prostituées, eunuques, orphelins, handicapés, malades mentales, mendiants voire bandits ou sidéen. Parce qu'on donne des responsabilités à d'autres groupes perçus comme agressifs (musulmans, chrétiens, autres castes, autres partis) ou enfin par crainte de donner trop de responsabilités à des femmes (tout ABC par exemple).

Et en plus, à Bélari, ce sont des intouchables. Alors, par définition, ils se méfient de tout et de tous. Phobie atavique, car ils sont exploités depuis des millénaires. Cela ne les excuse pas, mais explique bien comment le mini-groupe de revanchards emmené par un meneur peut les mettre si facilement de son côté.

Car ils ont peur, eux aussi, et alors, la moindre rumeur déclenche l'émeute. C'est bien pour cela que les voies de tout travailleur social sont balisées: enlever les barrières, briser les verrous de la peur, et savoir que les rideaux de fer ou de bambous ne sont que peu de choses à côté des rideaux d'airain de toutes ces rancœurs accumulées se transformant en haines qu'aucun laser ne saura perforer, sinon l'amour. Nous nous y essayons chaque jour.

De leur côté, Sukeshi, Papou et Kantou sont bien installés à Uluberia. Le Bureau de ABC y fonctionne désormais, avec l'ordinateur transféré de Bélari. Sous peu le téléphone et le fax seront installés aussi. Le nouveau terrain est sous négociation.

À Bélari, tous ont vu partir avec tristesse les deux jeunes envoyés par Voyage-Partage de Fribourg/Suisse. Depuis près de six mois, ils s'étaient intégrés, surtout avec les enfants, qui les adoraient. Barbara et Fabien ont réussi au-delà de toute espérance. Tous deux ont été merveilleux et leur amour pour nous a été si grand, qu'après les pénibles événements de janvier, au lieu de partir en voyage comme projeté, ils ont décidé de rester afin que les enfants reçoivent aide et réconfort. Un geste courageux que nous n'oublierons pas.

Pour ma part, responsable temporaire de ABC, réunions sur réunions avec 36 groupes, y compris avec les 150 travailleurs de SSS qui devra fermer ses portes, et les 40 de HELGO déjà fermé. Dialogue souvent. Injures parfois. Regrets toujours. Car je suis là pour cela: jouer les boucliers. Et quand dans le feu de l'action quelqu'un va trop loin et lance des accusations outrancières, alors, il me faut aussi retenir 'mes' troupes pour qu'elles ne répliquent pas par des actions revanchardes et acceptent avec le sourire les excuses qui arrivent sans trop tarder.

Cela vaut la peine de se faire insulter pour être témoin de la victoire sur soi-même, rare, si rare ici, de celui ou celle qui accepte de reconnaître qu'il/elle est allé trop loin. Car perdre la face, c'est difficile. Mais devant une main amicalement ouverte et un sourire, reconnaître son tort devient un geste courageux et de fair-play.

Il y a peu d'enfants, encore 50, mais ils reviennent lentement. Et le travail continue comme par le passé. Et je me mets à penser que, si j'avais été contre le départ précipité de nos cinq chrétiens, je me dis maintenant qu'ils n'ont pas eu tort de quitter. Parfois, prendre la 'fuite' est le geste le plus courageux. Leur départ permet peut-être une possible réconciliation locale. Il nous faut reconstituer le puzzle de nos Organisations déchirées.

Le dimanche 24 février, décès du papa de Gopa-Mamata (la Bien-Aimée en Bengalie). Elle a la responsabilité de l'internat de ABC, qu'elle gère avec grand amour. Je connais son père depuis 25 ans. En 1977, il avait organisé les secours lors des inondations. Nous y avions démarré un dispensaire. Deux chrétiennes, Blandina et Sandhya (mariée en Suisse sous le nom de Mme Parisod), en ont été les infirmières dévouées pendant des années. Blandina s'y est même mariée.

Le père Omolendo était un leader marxiste et un travailleur social respecté. Elu Maire, puis Maire des 14 mairies de la circonscription, il se voyait reprocher par son parti son manque d'idéologie, car il continuait de pratiquer l'hindouisme, et de faire passer les pauvres avant les électeurs. Mais, fort apprécié pour sa douceur et la suavité de son propos et sa compassion pour tous, il s'était imposé jusqu'à la fin. Il avait 79 ans, âge ici plus que vénérable. Comme sa fille était nécessaire à Bélari, surtout en l'absence de Sukeshi, elle n'allait le voir chez lui qu'un jour ou deux par semaine, consciente de ses responsabilités. Alors, pour compenser une telle fidélité, chaque jour, un membre du personnel allait en moto (environ 15 km sur de mauvais sentiers) prendre des nouvelles du papa. Pour le soigner, il ne faisait confiance qu'à Sukeshi, qu'il connaissait depuis 22 ans. La famille m'avait adopté depuis longtemps, et j'y étais comme chez moi.

Le matin de son décès je suis allé dans leur village vers 8 h. Déjà plus de cent personnes. Souffrances certes, mais dignité.
 
                    Gopa et ses deux filles
 
La femme du défunt sanglotait: 'Toi mon fils, comme leur père te l'avait écrit, tu es maintenant le tuteur de Gopa, de ses deux filles et de mon pauvre fils malade mental.'
 
 
Nous nous en chargerons d'autant plus volontiers que Gopa a adopté
 
 
 Rajou
 
notre petit orphelin amputé et épileptique, dont j'ai souvent parlé. Deux filles à sa charge avec seulement un salaire de 35 Euro, et qui a en plus adopté Rajou, un enfant handicapé: cela fait fondre nos cœurs.

Plus de 200 personnes étaient présentes à l'enterrement. J'ai prié en lotus à côté du défunt, et j'ai même chanté le Te Deum, bâtons d'encens en mains, et je suis certain que tous étaient d'accord avec moi – que la mort n'est pas seulement une délivrance, mais aussi une joie. Ce qui n'empêche pas bien sûr un sentiment de tristesse, de peine et des larmes.

Il y a eu ensuite deux bouleversantes cérémonies que je n'ai jamais vues ailleurs. L'une devant la librairie dont notre ami est le fondateur, l'autre devant l'école (offerte par SSS) qu'il a également fondée. On m'avait demandé de déposer une guirlande sur le corps. J'étais d'autant plus surpris qu'une partie du village m'avait reproché d'arrêter le Dispensaire après 15 ans.

Sukeshi arrive peu après, et elle est la première qui sait vraiment trouver les mots pour consoler la veuve. Et quand les hommes reviennent de leur macabre tâche, c'est alors un des moments les plus poignants. Car la femme du défunt
 
         doit briser tous ses bracelets 
 
ceux qu'elle porte depuis son mariage – effacer le 'sindour' de son front (poudre vermillon insigne des femmes mariées), et revêtir le sari blanc sans bordure, apanage des veuves. Peu après, les hommes de la famille se raseront le crâne, et ne porteront qu'une simple pièce d'étoffe blanche le temps du deuil, qui durera jusqu'à ce qu'on soit assuré que l'âme s'est réincarnée, c'est-à-dire en général 40 jours. Mais après 15 jours, la veuve distribuera tous ses saris et vêtements de couleur à ses filles, brus ou voisines, ainsi que ses bijoux. Elle jeûnera dès lors jusqu'à la fin de sa vie trois fois par semaine, et n'aura plus droit à aucune activité sociale. C'est la vie! Mais quelle vie! Dur, dur. On nourrira alors tous les invités et les mendiants. Sa réincarnation en un être supérieur est assurée, me dit-on, car il a eu une vie de bonté, et le Dieu d'En Haut ne peut que le bénir. Ainsi redémarre la confiance en l'avenir. Ainsi tourne la 'chakra' (roue) de la vie.

Je respecte profondément la croyance en la réincarnation, mais je ne puis m'empêcher de dire que selon moi, mon frère est déjà en Dieu, dans la paix et la joie. Quelle chance nous avons, avec nos amis musulmans, de savoir que cette nouvelle vie est définitive! Car parfois, quand je sens l'angoisse de nos amis hindouistes ou bouddhistes devant l'infinité de ces milliards de futures réincarnations, je remercie Jésus Christ d'être venu de la part du Père, pour nous dire de quoi il en retournait vraiment. Oh, sans qu'on en sache beaucoup plus que ça. Question de foi. Tout ce qui est sûr, c'est que cela se passera dans l'Amour. Je m'en contente. On a dit un jour à un grand saint: 'Et si Dieu n'existait pas?' – 'Alors, je serais bien attrapé, c'est vrai. Mais je ne regretterai jamais d'avoir cru en l'Amour.' Et en attendant, cette certitude de la réincarnation aide les hindous à ne considérer la mort que comme un passage obligé. Triste, mais pas dramatique. Voilà de quoi nous faire réfléchir.

Retour à Bélari vers 16 h pour apprendre la naissance du premier-né du trésorier. J'irai le voir demain. Ce demain qui est le jour du mariage de Rébecca, la petite musulmane élevée par sa seule grand-mère qui craint de mourir avant de la marier. Bien sûr, tenant la place du père, j'étais présent. La cérémonie, organisée par ABC au Centre de mamans abandonnées, fut triste. Car à 14 ans, elle ne pouvait plus quitter sa grand-mère, il fallait l'arracher de ses bras. Le jeune époux de 16 ans, perdant patience, est parti tout seul vers la voiture, ce qui bien sûr ne se fait jamais. On peut simplement faire remarquer que les deux se connaissaient et s'aimaient bien, même si c'est un mariage 'arrangé'. Donc, moins tragique qu'il n'y paraît.

Et voilà, en deux jours, disparition, naissance, mariage. C'est dans l'ordre, c'est la vie. Mais ça relativise nos propres difficultés d'organisations, car finalement, c'est cela et cela seul qui compte: la vie des gens. Tout le reste est relatif, bien qu'à leur service. Cela m'aide aussi à ne pas surplomber la société qui m'a été destinée, mais bien à cheminer avec elle.

1er mars – Depuis hier soir, nouvelle catastrophe, mais cette fois au Centre psychiatrique. Toutes les femmes malades mentales sont maintenant à Bélari. Rebondissement, réservé à la prochaine Chronique.

Très fraternellement 
                          Gaston DAYANAND
 
                                            
 
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