Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 37 - Octobre 2003
 
Cette chronique aborde donc sa troisième année. Originellement, elle n'était destinée qu'à mes frères et quelques amis. Actuellement, je n'ai aucune idée du nombre de personnes qui la reçoivent, car c'est ABC qui l'envoie.
 
J'aimerais tant faire passer le message de la beauté des simples gens avec lesquels je vis, sans cacher toutefois les difficultés ou les échecs, de même que la valeur vécue de tous les croyants des différentes religions au milieu desquelles je suis plongé. Ce qui ne veut ni dire que toutes les religions sont égales, ni qu'il n'y a de valeurs que religieuses. J'essaye de ne pas faire de théorie, bien que parfois, comme vous avez pu le remarquer, je ne puisse m'empêcher de laisser passer quelques digressions, voire des prédications.
 
Le 19 octobre, et pour la première fois de ma vie, j'ai pu regarder un événement en direct à la télévision. Ce fut la cérémonie sur la place St-Pierre de Rome, où les Indiens de toutes religions purent voir très émus, dévoiler devant le monde entier la tapisserie géante
 
montrant le sourire extraordinaire de la vieille femme couverte de rides qu'ils avaient connue, touchée et aimée, même au fin fond de leur pauvreté. Et il faut bien avouer que c'est un événement rarissime de voir donner en exemple en Occident quelqu'un du Tiers Monde. A part Mandela et le Dalaï Lama, on n'en voit guère d'autres. Bref, la cérémonie fut regardée par tous nos enfants ébahis. Car la pompe du Vatican les impressionne autant qu'elle me désole. Mis à part les gardes suisses pour lesquels j'ai, bien sûr, un gène de faiblesse, admirons le courage du vieillard invalide Jean-Paul II, ce pape qui, sur sa fin, était indomptable. Son image de patiente souffrance, et comme crucifiée sur son trône m'est restée dans le cœur comme une preuve de la façon dont la foi inébranlable et la conviction sans peur peuvent transformer un être.

Nous sommes alors partis à six au tombeau de Mère Teresa, pour assister à la messe d'action de grâces. Mais, dans l'impossibilité de trouver une place là où elle avait lieu, j'ai dû rester dans la crypte, devant le tombeau. Décoré avec tout le raffinement du goût décoratif bengali (fleurs entrecroisées et petites lampes de terre cuite), il était à la fois simple et superbe. Je suis alors demeuré là, prostré en lotus. Il y avait une foule qui défilait sans cesse dans ses plus beaux atours, et dont les moins voyants n'étaient pas les femmes musulmanes voilées, ni les hommes pleurant sans honte en reposant leurs têtes sur le bord du caveau.

A ICOD, durant les fêtes des Poujas, le vieil homme seul et abandonné, frêle et émacié, qui a été recueilli il y a deux ans,
 
travaille plus de 10 heures par jour, parfois sans jamais se reposer. Alors qu'il n'y est nullement obligé.
 
     Maison pour les Hommes agés
 
Il ne reçoit qu'un peu d'argent de poche (€ 7 par mois). Mais il a si bien réussi à les économiser que cette  année, il m'a  invité  pour  la petite  fête qu'il
organisait et où il distribua 10 saris à dfemmes dans la misère des villages environnants. Etonnant, ce geste simple et délicat. Geste de pauvre pour des plus pauvres, il nous a tous émerveillés. Et a effacé d'un seul coup la tristesse que je venais d'éprouver devant la goujaterie de certains qui tentaient de diviser les travailleurs.

Sukeshi nous a amené, il y a maintenant un peu plus d'un mois, une jeune mendiante qu'elle aidait déjà depuis quelques semaines. Elle se trouvait dans un état si délabré qu'on donnait à peine 12 ans à ce squelette ambulant qui se révéla être une jeune fille de 18 ans. Elle pesait vingt kilos! Gopa l'a prise dans sa chambre pour une semaine. J'ai entrepris de la 'gaver' avec prudence. Elle a déjà repris 6 kilos. Notre but est d'obtenir 30 kilos en novembre. Ensuite, on pourra essayer de discipliner cette petite sauvageonne revendicatrice et devenue méchante à force d'être battue et rejetée par sa belle-sœur qui l'avait recueillie après la mort de ses parents.

Dans la semaine précédente, une de nos ex-internes est arrivée un soir à 22 h. Seule, à 15 ans, et portant une prothèse à la jambe, elle était trempée. Il n'avait pourtant pas plu. L'histoire qu'elle nous raconta était si incroyable, que nous ne pouvions pas la gober. Elle refusa jusqu'aux larmes d'avouer qu'elle était restée deux jours avec un homme. Alors qu'on en était persuadé, car elle est trop jeune pour savoir bien mentir. Du coup, c'est encore Gopa qui l'a prise avec elle la nuit. Et quand le matin on a fait appeler le père, c'était pour s'entendre dire que: 'Oui, elle s'absente souvent plusieurs jours on ne sait où. Mais sa mère dit toujours, quand je suis inquiet, qu'il ne faut pas s'en faire parce qu'elle reviendra bien'. Dans le contexte indien, on était renversé. En trente ans, jamais je n'ai rencontré des parents qui n'étaient pas à moitié morts d'angoisse en ne revoyant pas leur fille de moins de 20 ans (voire 30 ans) rentrer à la tombée de la nuit. Et quand j'ai fait remarquer que de plus en plus de jeunes (gars et filles) étaient kidnappés pour alimenter les bordels (j'ai expressément employé le mot bengali le plus grossier) de Delhi, des Pays du Golfe persique et de l'Occident, ou tout simplement violés, le père a hoché la tête, a regardé sa fille qui affichait une mine presque triomphante, et a dit:'Oui, ça peut arriver, mais qu'est-ce qu'on peut y faire?' Quelle tristesse, une si gentille gamine, qui avait fait des progrès extraordinaires avec nous, et sur le plan physique (polio, elle avait pu réapprendre à marcher) et à l'école où elle était excellente!

Nous avons eu un séminaire du CIPODA, organisé par notre nouveau coordinateur hindou (et brahmane) qui a fait des merveilles. Je ne sais exactement combien de personnes étaient présentes, mais elles représentaient 70 Organisations de développement. Le thème en était: 'Responsabilités et Harmonie dans notre Société'. Inévitablement me fut imposé le discours d'ouverture, ainsi qu'une rencontre d'une heure. Certains étaient expérimentés et menaient leur ONG depuis 25 ou 30 ans, et d'autres étaient de jeunes débutants, pleins d'enthousiasme et d'idées. Bref, une journée importante, je pense la dernière qui ne se passera pas à ICOD.

Car maintenant, à ICOD, les dés semblent jetés, et tout est à peu près organisé pour nous accueillir tous et toutes. Malheureusement, les pluies incessantes hors saison ne nous ont pas quittés depuis la fin de la mousson, et cela a retardé les finitions ou rendu les murs si humides que, le froid venant, il serait malsain de s'y installer trop tôt. Même constatation pour le nouveau centre ABC.

Car les averses ont noyé les grandes fêtes des Poujas elles-mêmes, et ont fait pleurer des millions de dévots, surtout les enfants qui se réjouissaient tant. Et les parents des jeunes filles à marier qui, les présentant dans leurs plus beaux atours, pouvaient espérer trouver le mari idoine. Et pour moi, qui restais avec ce petit groupe d'orphelins, ce fut la morosité comme jamais. Premièrement parce qu'on ne disposait pas de voiture pour sortir les gosses, et ensuite parce qu'il n'était même pas possible de visiter en trolley (charrette) les tentes où trônaient les grandes statues, car les enfants ne pouvaient pas marcher dans la boue avec leurs orthèses. Du coup, ils m'ont pris pour cible de leur déception, et ont décidé que c'était leur grand-père qui n'était pas capable de leur organiser quelque chose. Et la fin de la semaine se passa sur fond de bouderie de quelques grandes filles, ce qui m'obligea à m'impliquer plus dans leurs jeux et me fatigua grandement.

Pour les consoler cependant, je leur ai promis monts et merveilles pour les fêtes de Kali le 24 et 25 octobre, Diwali, Fête-des-Lumières. Je leur ai garanti qu'on porterait tous nos plus beaux habits (y compris moi qui ai reçu deux princières chemises brodées) et qu'on irait faire la tournée nocturne des déesses et de leurs palais. Il a plu toute la journée à notre grand chagrin. On a quand même pu illuminer les deux Centres par des milliers de petites bougies sur l'ensemble des rebords des toits, terrasses et fenêtres. Et offrir à tous nos jeune ébaubis, fusées, feux de Bengale et d'artifices divers, avec en prime un merveilleux bateau monté de bougies, installé au beau milieu de l'étang, et en face d'un ghât 'dessiné' en palais illuminé. Notre petit Rajou y est resté seul jusqu'à 21 heures, chantant sans arrêt sa joie de vivre, en un concert panaché où le bengali, le hindi et l'anglais se mélangeaient au français et même à l'espagnol. ‘Olé!'

Mais le lendemain, les cataractes reprirent. Seul bon point, les rizières deviennent superbes. Et notre grand étang est à ras bord. Crabes et langoustines remontent à la surface (on les pêche, puisque c'est l'époque où, ayant fait leur ponte, ils se préparent à mourir). Et les sangsues se multiplient. Enfin, dans la rivière longeant ICOD où jouent maintenant des dauphins, que je n'ai malheureusement pas encore vus, deux poissons de 10 et 12 kilos ont été pris ce 30 octobre.

 
Avec BPBS, les relations se sont à tel point améliorées que maintenant, non seulement nous pouvons faire quelque travail ensemble ou échanger les voitures en cas de besoin, mais que ABC a accepté de leur avancer des fonds pour ICOD, alors que jusqu'à maintenant c'était non seulement hors de question, mais tabou des deux côtés.
 
 
                                                                       Belari - Dispensaire
 
Le jeune Suisse Fabian nous est arrivé en septembre, mais pour une longue période cette fois. S'il nous prépare de bons plats ou s'il confectionne des orthèses (il se prépare à être orthoprothésiste), il se révèle être d'une grande débrouillardise et, après trois séjours ici, parle bengali comme un vétéran.

Nous saluons la nouvelle Nobel de la paix, la courageuse Iranienne Ebadi, championne du droit des femmes et des enfants.

Je termine cette chronique par un fait divers: 65 peaux de tigres viennent d'être saisies dans quatre villages des Sundarbans. Presque un quart de la population féline recensée dans ce delta côté indien! Toujours la corruption conjuguée des policiers, politiciens et gangsters, qui risquent ainsi à court terme de détruire la grande barrière de palétuviers qui est la seule réelle protection naturelle des 17 millions d'habitants de Kolkata et de quelques 20 millions d'autres du Sud du Bengale. Sans parler bien sûr de la disparition d'un des plus beaux animaux que Dieu ait crées en vue de l'équilibre écologique du monde. Car êtres humains, animaux, plantes, biotopes, biosphère, art, trésors archéologiques – tout cela forme un tout que nous nous devons de protéger à tout prix. On ne peut aimer vraiment quelqu'un qui souffre, si en même temps, on est indifférent aux épreuves d'autres êtres ou au danger que posent à la survie de la création nos déprédations irresponsables diverses.

Pour l'heure, les seules déprédations dont nous sommes victimes à ICOD sont les abeilles sauvages qui nous envahissent par centaines chaque soir, piquant régulièrement, enfants et personnel. En effet, depuis 6 mois environ, un énorme nid d'abeilles ‘Apis indica', de deux m de long, contenant des dizaines de milliers d'individus, s'est construit sur la branche maîtresse d'un palmier-queue-de-cheval, au-dessus du ghât de l'étang. Plus petites que l'européenne, elles n'en sont pas moins agressives, surtout quand, ce que je suspecte, une civette mellivore (espèce de 'fouine' arboricole) vient les déranger la nuit. J'essaye bien de montrer à tous que, si on ne bouge pas, on ne risque rien. Parfois, j'en ai eu deux ou trois sur le visage à la fois, ce qui n'est guère agréable, mais n'est en rien dangereux, sauf quand les voisins ou voisines s'excitent, hurlent et gesticulent.

Le mois qui vient promet d'être plutôt bousculé: ouverture du Centre des femmes malades mentales à ICOD, transfert des handicapés au nouveau Centre, et mon propre déménagement, si tout est prêt. Dois-je vous avouer que j'ai un peu peur?

Très fraternellement
                  Gaston DAYANAND
 
   
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