No 36 - September 2003
Le 19 octobre se passera à Rome un événement qui aura non seulement un grand retentissement dans le monde entier, mais encore fera date pour l'Eglise catholique, pour toute l'Inde et surtout pour Kolkata
La Béatification de Mère Térèse
Evénement interne au catholicisme, me direz-vous. Certes, mais on ne peut oublier qu'elle était Prix Nobel de la Paix, qu'elle a été une des femmes les plus influentes du 20ème siècle, et qu'elle était devenue une sorte d'icône pour des centaines de millions de gens, dont une majorité non catholique et non chrétienne.
C'est pourquoi j'ai pensé que les quelques lignes que j'ai écrites sur elle à la demande d'un éditeur suisse pourraient être intéressantes pour vous. Car vous savez que je lui étais proche. Et tant de personnes m'ont demandé ce que je pensais d'elle et de son œuvre que je suis sûr que ce témoignage vous permettra de vous faire une opinion peut-être autre que celle des médias sur celle qui deviendra immanquablement Sainte Térèse de Kolkata.
Elle était une vraie sainte femme, et de cela, je n'en ai jamais douté. Elle aidait les plus pauvres d'entre les pauvres et les aimait. Ils l'avaient déjà déclaré Sainte bien avant nous! C'était une évidence. De plus, elle ne faisait pas de politique, pas plus qu'elle ne jugeait un gouvernement, un dictateur, un régime ou l'économie mondiale. On le lui a reproché. Mais ce n'était pas son travail, et c'était son droit le plus absolu.
Seulement, à l'occasion de cet événement, il serait important et pour les Eglises (car toutes sont concernées par ce témoignage chrétien), et pour les peuples, de ne pas faire l'économie des causes et des conséquences de la pauvreté extrême, de la misère sans nom, qui règne encore en tant de pays, ainsi que des 'Nouvelles pauvretés' surgies dans les pays riches. Nous n'avons pas le droit d'admirer l'œuvre d'une personne, seulement pour la satisfaction de savoir qu'au moins elle a lutté de toutes ses forces contre les conséquences de la pauvreté, et que son armée de Sœurs et Frères, avec tant d'autres, de tant de congrégations ou religions, le font à notre place!
Le pire service qu'on puisse rendre aux déshérités est de leur faire l'aumône sans essayer de mettre fin à la scandaleuse situation internationale actuelle - dont Cancun vient de nous rappeler l'odieux chantage des pays industrialisés à l'occasion de la réunion de l'OMC. Notre Mère s'est attachée à dépister et traquer les misères cachées qu'elle appelait ‘honteuses' dans plus de 130 pays, et jusqu'en notre opulente Suisse! A nous – si on l'a admirée – de continuer son travail, non pas d'aumônes, mais d'amour!
Et je profite de l'occasion pour remercier notre toujours si généreux D. Lapierre pour le magnifique film qu'il a réalisé en se battant contre toutes les oppositions, et qui maintenant sera le clou du festival du film sur Mère Térèse en octobre, à Kolkata.
Parler du mois d'octobre ici, c'est parler d'un mois mouvementé. Mais je n'entrerai pas dans les détails, à cause de la longue épître qui suit. Sachez simplement que j'ai passé un temps très difficile à essayer de réconcilier les responsables de BPBS et leur représentant à ICOD. Le foyer pour femmes malades mentales est complété et l'emménagement se fera ce mois. Les autres travaux entrepris seront aussi terminés en octobre, après la fête des Poujas.
Car, le premier octobre, commencent les grandes Fêtes annuelles de Durga. Le Centre sera fermé dix jours, mais je dois y rester avec quelques orphelins et orphelines trouvés sur les trottoirs - ça me reposera. Ensuite, j'irai à Delhi accompagner Papou. Ce sera la deuxième fois de sa vie qu'il part à l'extérieur du Bengale et il m'a invité.
Très fraternellement
Gaston DAYANAND
LA MERE DES PAUVRES
Nous sommes en pleine campagne bengalie. Sur deux millions d'habitants, je me trouve être le seul chrétien. J'entre dans une humble hutte d'hindouistes. Accueil à l'indienne. On me touche les pieds en signe de respect. Je suis leur hôte, donc je suis l'envoyé de Dieu. Aux parois de torchis, des calendriers multicolores et de grandes images style St-Sulpice. Toutes des divinités hindoues à bras multiples. Toutes? Non, car dans un coin il y a un Christ en croix. J'interroge:
Pour vous, c'est qui?
C'est Jissou (Jésus). Il est mort parce qu'il aimait tout le monde. C'est une incarnation de Vishnou.
Je poursuis plus loin:
Les chrétiens, vous connaissez?
Non. Ah, si, à la TV on voit beaucoup de films chrétiens (= américains). Ils n'ont pas de morale, les chrétiens.
Vous en connaissez d'autres?
Oui, toi, mais ce n'est pas pareil. Et puis, viens voir par ici.
Et dans la petite pièce contiguë, me voilà devant un petit autel avec des divinités à quatre ou dix bras. Et au milieu d'elles, mon hôte me montre avec fierté une très grande image:
Regarde, c'est la Mère des pauvres, la Sainte Vivante. La Mère.Elle est comme la mère de Jésus, elle.
Les hindous l'ont intégrée dans leur Panthéon
Me voici dans un autre hameau du Bengale profond. Accueil à la musulmane cette fois-ci:
Salaam, la paix soit avec toi. Tu viens de la part d'Allah. Tu es sacré pour nous. Ici, c'est chez toi.
Les murs sont couverts de grandes images polychromes de la Mecque, de Médine ou d'arabesques. Aucun visage. Et pourtant, si, là-bas, dans le coin, un calendrier avec Mère Térésa.
Elle est musulmane, elle aussi?
Oh non, elle est chrétienne. C'est la 'Zinda Pir', la Sainte vivante (en Ourdou). Elle nous aime tous, nous les pauvres. Maintenant, elle est au paradis d'Allah, mais elle continue de nous bénir.
Et vous connaissez d'autres chrétiens?
Oui, les Américains et leur chef le pape. Eux, ils sont contre les musulmans, ils sont 'Kafirs', ils iront en enfer. Mais la Mère, elle est comme Moryam (Marie) et Fatima (fille du prophète Muhammad). C'est une vraie croyante, elle.
Son visage de compassion a touché tous les cœurs.
J'ai entendu parler de Mère Térèse pour la première fois en 1949. J'avais 12 ans. Il paraît que mon cousin germain de Genève, alors photographe pour 'Missi-les-nations' des Jésuites, était le premier Occidental à avoir photographié le mouroir de Kalighatet Mère Térèse. J'ai vu les photos. J'étais au séminaire des Pères Blancs de St-Maurice, et ça a été le coup de foudre. Et dans le livret où je notais pendant 13 ans tous les hauts lieux de la misère du monde, Calcutta était déjà en troisième place.
Et depuis 31 ans, quels que soient les endroits du Bengale indien où j'ai vécu, dans les slums de la mégapole, dans les campagnes à rizières, dans les jungles à tigres du Delta, dans les forêts vierges des montagnes, chez les riches comme chez les pauvres, chez les dacoits (bandits) comme chez les prostituées, partout j'ai rencontré son image, partout j'ai senti la même vénération, voire adoration.
Les seules exceptions notables rencontrées ont été des fondamentalistes de tous bords, qui l'accusaient de convertir à tour de bras, quelques universitaires faisant la fine bouche, quelques touristes étrangers qui n'acceptaient pas ses méthodes (surtout médicales), et quelques religieux et religieuses du Sud de l'Inde qui affirmaient ne l'avoir pas attendue pour soigner les lépreux. Réticences presque toujours accompagnées, d'ailleurs, de signes de respect pour son courage et sa foi.
A mon arrivée en 1972, j'ai immédiatement commencé mon travail d'infirmier dans les slums de Howrah. Rapidement, j'ai été sollicité par les Frères de Mère Térèse pour aider à la formation médicale de leurs jeunes novices. Il y en avait alors 60-70 par année. Et dans le même temps, leur co-fondateur Br. Andrews m'a demandé de prendre la responsabilité de leur léproserie de Pilkhana, là même où je demeurais. Et de leur assurer quelques retraites spirituelles. J'ai eu alors ample occasion de sillonner les rues de Calcutta (maintenant Kolkata) avec eux et leurs ambulances. On ramassait les lépreux, les mourants, les aliénés, les gosses abandonnés, les culs-de-jatte et les grabataires tuberculeux. C'est ainsi que grâce aux Frères, j'ai eu fréquemment l'occasion de rencontrer leur Fondatrice.
Le premier conseil qu'elle m'a donné a été:'C'est bien, ce que vous voulez faire. Continuez. Mais n'oubliez jamais que vous n'êtes pas un travailleur social car vous êtes ici au nom de Jésus.' Je n'ai jamais oublié sa précieuse remarque. Et sans cela, sans elle, je n'aurais peut-être été qu'un travailleur médical parmi tant d'autres, sans autre souci que d'aimer les plus pauvres et de les aider. Mais grâce à cette phrase sortant en droite ligne des Evangiles 'Aimez-vous comme je vous ai aimés', même travaillant au service des plus grandes détresses où on oublie si facilement ce 'comme', j'ai toujours essayé de lui être fidèle. Mes frères et sœurs marxistes ou maoïstes, athées, comme les travailleurs d'autres religions, parfois si dévoués, remarquent cependant cette importante différence. Et ça m'a beaucoup aidé à les orienter tous dans la direction du cœur de leurs Livres Sacrés et de l'amour de leur foi, avec cette certitude de base thérésienne que 'ce n'est pas ce que vous faites qui est important, mais la somme d'amour que vous apportez dans ce que vous faites.'
En conclusion et en rétrospective, j'ai vu, sous mes yeux émerveillés, se développer les fruits de l'arbre que le Seigneur lui avait donné d'être et féconder le monde dans plusieurs directions importantes.
En 1972, on m'a fait remarquer:'Tu ne sais pas ce qu'étaient les rues de Calcutta il y a 20 ans.' Et maintenant, je dis à ceux qui arrivent:'Vous ne savez pas ce qu'étaient les ruelles des slums et les rues de Kolkata il y a 30 ans.' Beaucoup aujourd'hui s'étonnent et s'imaginent que la réputation de Calcutta-ville-mouroir est surfaite. Aujourd'hui, oui, et il serait temps que les médias, les touristes, et les étrangers offrant brièvement (bien que généreusement) leur service réalisent que bien des villes d'Europe et d'autres contrées sont devenues pires que la nôtre! Car les dizaines de milliers de déshérités qui en ont habité les rues, ont vécu et souvent fini leurs jours dans les dizaines de Foyers de Mère Térésa et de ses Frères. De plus la Mère a suscité des milliers de vocations, chrétiennes ou non, de hautes et basses castes, au service de leurs prochains souffrants. C'est la raison pour laquelle les rues de la ville se sont assainies.
Son travail a transformé Kolkata
Et grâce à elle j'ai pu, et depuis quinze ans, quitter la mégapole et me plonger dans l'immense détresse ignorée des masses rurales. Elle était certes moins connue alors dans les campagnes. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, sa photo étant universellement présente. La Mère est maintenant partout. Beaucoup ont changé leurs vues, se sont en quelque sorte 'convertis' et ont contribué à ce que Kolkata – et le Bengale - deviennent une véritable 'Cité de la Joie.
Son amour a transformé ville et campagne
Quand on parle des chrétiens ici, on les loue pour leurs institutions éducatives. Rarement pour leurs œuvres sociales (trop souvent fort 'paroissiales), jamais pour leur spiritualité. En fait, des milliers de gens ont été surpris de me voir prier et méditer. 'On croyait que les chrétiens ne priaient pas!' Et ceux qu'on appelle non-chrétiens qui ont approché l'Institution n'ont vu que l'image sérieuse, solennelle, pontifiante et plutôt distante du clergé et des religieuses. Encore que les Sœurs, dans les rares endroits où on les voit avec les gens hors-les-murs, sont admirées pour leur courage et leur sourire. Surtout depuis que les Sœurs (et les Frères) de Mère Térèse fréquentent et parcourent slums et villages avec le même sourire que leur fondatrice. Ce sourire plein de rides qui a fait le tour du monde et qui reflète parfaitement ce qu'elle a découvert chez les plus pauvres:'Je suis tellement habituée de voir le sourire sur le visage de nos gens! Même les mourants sourient!' Ce sourire est devenu l'image de marque du christianisme aux yeux des foules. Elle n'aurait apporté que cela qu'elle aurait déjà fait un miracle.
Son sourire a transformé le témoignage chrétien
Voir des chrétiens de différentes Eglises se rencontrer est aujourd'hui banal. Quarante ans auparavant, c'était presque impensable. Et dix ans plus tard, c'était à peine toléré en Inde catholique. Et voilà que notre brave Mère commence à être invitée, non seulement par les autres Eglises, mais encore dans les temples hindous (rien de bien extraordinaire, vu leur tolérance traditionnelle), dans des mosquées (rarissime pour des non-musulmans, et première probablement pour une femme!), dans les temples jaïns où même les nonnes de la secte sont interdites de visite, voire chez les Digambaras ('vêtus de vent'!) qui, pour elle, ont accepté pour la première fois de porter une courte étoffe.
J'ai vu la vénération des foules chrétiennes au sortir des églises. J'ai vu une réelle révérence chez les villageois qui lui touchaient les pieds. J'ai été témoin de la quasi-adoration portée par les intouchables à la 'déesse blanche'. Sa bonté a conquis l'affection de tout le monde. Elle a en quelque sorte uni toutes les religions, simplement par son attitude positive à leur égard, tout comme Jésus s'était silencieusement conquis Juifs, Romains, Samaritains, Syro-phéniciens, voire hérodiens, pharisiens et membres du Sanhédrin par son approche toute simple et attentive.
Sa simplicité
a fait l'unanimité de toutes les religions
Jamais je n'ai entendu parler plus de Jésus que par ses lèvres. Pourtant, j'ai eu le privilège de rencontrer dans ma vie non seulement de grands spirituels, mais des saints (parfois même canonisés, comme Padre Pio). D'ailleurs, c'est un de ses traits bien connu. Quand je suis parti organiser des secours pour les sinistrés du grand cyclone d'Andhra Pradesh en 1977, l'évêque m'a demandé de monter dans la jeep même qui emmenait Mère Térèse. J'étais devant avec elle. Je lui ai demandé où elle allait:'Frère, nous allons tous là où Jésus nous envoie. Sortez votre rosaire et prions.' Plutôt déçu, car je me réjouissais déjà de partager trois heures de route avec elle, en parlant apostolat, Inde, secours d'urgence, etc., je me suis contenté de l'observer discrètement tout en priant. Bien que tout au long de la route, ce fut paysages de dévastation, avec partout réfugiés en haillons, elle n'a pas levé la tête une seule fois. Je n'avais même pas besoin qu'on m'explique les mystères lumineux du Rosaire. Elle les vivait devant moi! Quand on est arrivé dans les villages sinistrés, une foule l'attendait en applaudissant. Elle a interrompu son rosaire, a joint les deux mains, a fait signe de faire silence, et nous a dit:'Nous allons maintenant travailler pour Jésus.' Et de filer en avant devant quelques dignitaires plutôt interloqués, pour superviser les secours.
Elle ne disait jamais 'Jésus-Christ'. Elle disait simplement: 'Jésus', avec un certain accent qui lui était unique, dans l'intimité, comme au milieu de la foule ou à la TV.
Le nom de Jésus perpétuellement sur ses lèvres
a invité les chrétiens à le dire à nouveau en toute liberté
Dans ma vie quotidienne, je ressens toujours quelque peu la façon dont les croyants des autres religions nous considèrent. 'Vous les chrétiens, vous adorez trois dieux et une déesse'. Satisfaction des hindous qui nous voient proches d'eux. Réprobation des musulmans qui nous considèrent comme idolâtres. La dévotionnette de Mère Térèse pour les statues et images polychromes est bien connue. Plus c'est St-Sulpice, plus c'est priant! Reflet d'ailleurs exact de la foi populaire indienne. Mais ce qui est extraordinaire chez elle, c'est sa confiance d'enfant en Jésus ou Marie qui deviennent deux visages lumineux et compréhensibles du seul Dieu unique. Et personne ne s'y trompe, car je n'ai jamais entendu dire qu'elle était idolâtre: Jésus, c'est sa 'divinité de prédilection', et Dieu, c'est Le Dieu, dont elle dit à temps et contretemps qu'il nous aime tous et qu'il faut l'aimer. Peut-être ambigu pour un théologien, mais clair comme du cristal pour les petites gens.
Sa foi a communiqué à beaucoup l'amour pour
le Dieu unique et compatissant
Combien de fois ne nous a-t-elle pas confié, lorsqu'elle venait visiter ses novices et que j'étais avec eux:'Votre prière doit être contemplative. Votre travail doit être contemplatif. Votre vie doit être une contemplation. Comme vous avez à découvrir le Père en Jésus, vous avez à découvrir Jésus dans les pauvres. Les pauvres sont vraiment grands. Ils peuvent nous apporter beaucoup de choses merveilleuses.' Je lui ai demandé un jour pourquoi ses Sœurs ne vivaient pas dans les villages de réfugiés avec eux tous:'Mes Sœurs sont des contemplatives. Elles ne peuvent rester la nuit que dans des couvents'. Belle leçon pour nous, simples chrétiens ou travailleurs sociaux, pour qui cet aspect avait plus ou moins été bazardé après le Concile. Action, oui. Contemplation, plus tard! Alors que l'action doit être contemplative ou n'est pas. La contemplation doit rester active également même dans un Carmel. D'où la fondation de la branche contemplative des Sœurs, en lien avec des communautés actives spécifiques. Cette action contemplative ne vient pas, on le sent, de la réflexion d'une grande spirituelle, mais de l'intuition d'une sainte.
Sa fidélité dans la contemplation active a remis
les pendules à l'heure dans l'Eglise
La 'Sainte des égouts' est connue pour sa compassion infinie pour les déshérités et ceux qui sont victimes de toutes les détresses humaines. Moins connu est son égal amour pour les riches. Elle nous disait:'Ayez beaucoup de compassion pour eux. Ils souffrent souvent plus que les pauvres. Et ce sont parfois des gens qui ont une foi et un amour extraordinaires. Ne les rejetez pas.' Dans l'Etat marxiste-léniniste qu'est le Bengale depuis trois décennies, la lutte des classes est de mise. Mais la Mère a courageusement et résolument nagé à contre-courant. Et du même coup, conquis les Indiens toujours nostalgiques de l'harmonie de toutes les couches de la société. Le Chief Minister (Premierministre d'Etat) marxiste du Bengale est son premier admirateur et meilleur donateur: il la recevait sans rendez-vous, à l'improviste, et lui accordait pratiquement tout ce qu'elle demandait. Car, disait-il: 'c'est comme ça, je ne peux rien lui refuser.' Même si le jour de son enterrement, il est arrivé volontairement après la messe, juste pour marquer le coup!
Sa compassion pour tous, pauvres et riches,
a touché le cœur des Indiens
On l'a en quelque sorte identifiée à la misère physique. Quand elle a commencé à voyager pour fonder d'autres Centres, nos journaux (et je pense a fortiori ceux d'ailleurs) écrivaient:'N'y a-t-il pas assez de misère chez nous sans en chercher ailleurs?' Et puis quand elle est arrivée en France et en Suisse, et malgré les applaudissements et honneurs officiels, ça a été parfois non seulement l'incompréhension, mais les critiques. En 1985, j'ai visité un de mes frères du Prado dans le slum de Marseille où j'avais résidé avant de venir en Inde. Les Sœurs de Mère Térèse s'étaient établies à la porte voisine. Elles s'occupaient de prostituées. Réactions des voisins:'Les Frères du Prado n'ont pas attendu les Sœurs indiennes pour s'occuper des putains. Et puis il y en a mille fois plus en Inde!' Même remarque à Lausanne, en Suisse, où on me disait:'Les Petites Sœurs de Foucauld vivent depuis longtemps dans les quartiers pauvres (j'avais effectivement travaillé avec elles dans les roulottes de la Queue d'Arve à Genève, en 1954. J'avais 17 ans), mais qu'est-ce qu'elles viennent faire dans un pays riche comme le nôtre?' Dieu merci, mon expérience de Kolkata comme des milieux du Quart-monde de l'Europe me permettait d'aider chacun à comprendre. Il en était d'ailleurs de même à la gare St-Lazare à Paris, au Japon et en Corée lors de mes visites des communautés de Frères. Partout, chacun les admirait sans réserve, mais partout on se demandait bien in petto pourquoi ces Indiens venaient désigner au monde nos propres misères!
'La plus grande misère, voyez-vous, n'est pas celle, sordide, du Tiers Monde, mais celle qui est scandaleusement ignorée dans les pays riches: la misère morale des gens abandonnés et rejetés, des vieillards reniés, des riches isolés, des filles-mères (comme on les appelait alors) négligées, de tous ceux et celles qui, bien qu'ayant logement et argent, vivent dans la solitude absolue. Et qui manquent d'amour.' Ce qui faisait dire à notre Mère dans les dernières années de sa vie:'La misère morale des pays du Premier Monde est supérieure à la misère physique de nos pauvres à nous.'
Sa conception de la misère a interpellé
même les riches nations
On l'avait parfois nommée, et avec quelque dérision, la 'Championne de la pauvreté'. Mais quand elle a reçu le Nobel de la Paix, la vision a changé radicalement. Son action caritative n'est plus demeurée au niveau du travail-type de la 'bonne sœur', mais est passée à un niveau supérieur et exemplaire: le relèvement des déshérités est une authentique lutte pour la justice, contre les privilèges d'un petit nombre, et peut être chemin privilégié vers la Paix. On le savait à une petite échelle. On n'en réalisait pas l'importance à l'échelle mondiale. Elle avait une fois de plus rejoint Gandhi, bien que par d'autres voies.
Il disait 'Ram'; elle disait 'Jésus'; il disait 'Satiagraha-Vérité'; elle disait 'Evangile'; il disait 'Harijans-enfants de Dieu'; elle disait 'Jésus souffrant'. Je ne l'ai jamais entendu parler de 'justice' ou d'ordre injuste à combattre. Elle ne théorisait pas. Elle servait et vivait. Et sa vie, tout amour, était toute justice et paix. 'Les œuvres d'amour sont toujours des œuvres de paix' répétait-elle à l'envi. Le prophète Michée disait déjà il y a 2700 ans:'Ce qui est bon, homme, tu le sais. Ce qu'on attend de toi, c'est d'agir avec justice, d'aimer avec tendresse, et d'accompagner humblement ton Dieu.' Appliqué à la lettre et dans une profonde humilité, cela donne un homme - une femme! – de PAIX! 'A la place de la mort et de la tristesse, apportons donc au monde joie et paix.'
La paix est ainsi devenue par elle synonyme
d'amour des petits, de justice, de compassion et de foi
Ses Sœurs ont commencé à se multiplier. On voyait dans les slums glisser des humbles saris portés par des jeunes filles appartenant visiblement aux plus hautes castes de la société, aux plus riches. Elles côtoyaient sans problèmes les autres Sœurs, ex-intouchables ou aborigènes. Leur dynamisme, leur courage, leur sens pratique étonnait. Les gens qui au départ ne voyaient en elles que des 'nonnes' bien inoffensives (car la plupart ne connaissent pas toutes les 'femmes de tête' que nos couvents recèlent) ont réalisé qu'elles étaient dans leur majorité comme leur fondatrice, des maîtresses femmes, ne répondant en rien au stéréotype indien de Sita-la-femme-idéale, humble, effacée et soumise, dépendant à perpétuité de son père, frère, époux ou fils. Sans le savoir, sans même le reconnaître, Mère Térèse a travaillé pour le relèvement de la femme, à grande échelle, et a fait accepter la présence féminine là où elle était impensable: parmi les malfrats, la maffia, les souteneurs, les endroits interlopes où même la police ne se rend pas.
Son sens pratique et son intuition,
ont grandement contribué à une nouvelle vision
de la femme indienne. Et chrétienne
J'ai suivi de près et presque dès les débuts les fondations des Frères'Missionnaires de la Charité' (M.C.). Même mélange de castes, classes, races , cultures. Même dynamisme, même audace, même amour. Etant moi-même 'frère', j'ai dû subir toute ma vie l'extraordinaire dichotomie existant (inconsciemment) entre le monde clérical et les Frères, ces derniers étant presque toujours considérés comme 'de seconde zone', voire serviteurs du clergé, surtout en Inde. Dieu merci, on y échappe au Prado. Quoique par le passé!
Mais quand les Frères de Mère Térèse se sont levés, et ont commencé à ramasser dans les rues mourants et fous furieux, à une plus grande échelle que les Sœurs à cause de leur force, et à créer des Centres (géants) de lépreux, d'aliénés, d'orphelins et de handicapés de toutes sortes, la notion de 'frère-serviteur du clergé' est tombée à l'eau, et d'autant plus rapidement que parmi eux se trouvaient des prêtres qui s'appelaient 'frères', travaillaient comme les autres et étaient placés sous la responsabilité de Frères responsables appelés 'servants'.
Les Frères Missionnaires de la Charité ont redonné
aux Frères la dimension qu'ils avaient perdue
depuis près d'un millénaire
Son enterrement a été l'un des événements les plus insolites qu'on ait vécus dans l'Inde indépendante. Bien qu'indienne d'adoption, on lui a offert un enterrement national, tout comme avant elle à Gandhi, Nehru et Indira Gandhi après son assassinat. Mais elle a été la seule avec Gandhi à avoir eu le (triste) privilège d'être portée en cortège sur le même affût de canon. Les deux 'Mahatma' de la paix transportés sur un véhicule de mort! Et pour la toute première fois depuis l'Indépendance, malgré le risque encouru, les quatre plus puissants personnages de l'Etat étaient présents à Kolkata: les Président et Vice-Président de l'Inde ainsi que le Premier Ministre et le Juge de la Cour Suprême. Ils étaient entourés de tous les responsables des partis politiques, y compris de l'extrême droite antichrétienne et d'un parterre de rois, reines, présidents et plénipotentiaires de nombreux Etats. Et une place d'honneur était réservée aux représentants de toutes les grandes religions et des Eglises. Seuls manquaient ceux qui auraient dû avoir la première place , les pauvres du Bon Dieu. Mais quand c'est l'armée qui organise, il n'y a pas de place pour la sensibilité, même si Sœurs et Frères se sont battus jusqu'au dernier moment pour que les privilégiés de la Mère soient présents en nombre. En vain.
Et en 2000, non seulement elle fut proclamée le plus grand Indien (au masculin!) depuis Gandhi, mais elle a aussi été déclarée une des plus grandes femmes de ce siècle par de nombreux magazines et dans de nombreux pays.
Sa mort a uni tous les Indiens
et même le monde entier
Ce qu'elle a fait pour les plus déshérités, elle l'a fait à fond, 'jusqu'à ce que cela fasse mal', selon son expression. Certains l'ont fait avant elle. Et tout aussi bien. Et tous ceux qui comme moi l'ont fait en même temps qu'elle s'en sont inspirés, consciemment ou non. Et ceux qui le feront après elle ne pourront désormais plus ignorer la façon dont elle a travaillé. Elle aura marqué pour toujours de son sceau le service des plus paumés.
Quand elle venait me voir dans ma courée du slum de Pilkhana (Howrah), elle me disait avec son si bon sourire:'Brother, Dieu ne veut pas des miséreux, il veut des amoureux.' Et quand je lui rétorquais qu'il ne peut pas y avoir amour des pauvres sans partage de leur misère en toute solidarité, elle approuvait mais insistait:'C'est vrai, mais vous risquez à la longue d'oublier l'essentiel qui est de ne vivre que pour Jésus.' Là encore, la vie m'a appris qu'elle avait raison.
Ce que tant de prêtres, frères, sœurs, religieux ou travailleurs sociaux dévoués ont fait a souvent été remarquable, parfois exceptionnel. Mais jamais avant elle et depuis saint François d'Assise, quelqu'un n'a su joindre à la fois présence aux plus pauvres, service des mourants et de toutes détresses, organisation de leur réhabilitation, formation de milliers de volontaires, respect de toutes les religions et sectes, collaboration avec les médias, indifférence envers tous les combats politiques, piété évangélique profonde, alliés à un bon sens peu commun et à un réalisme extraordinaire, et enfin une priorité absolue à la personne tout en étant au service d'une vision et mission universelles. Finalement, une vie contemplative unitive et mystique qui lui a permis à la fois de ne vivre que pour Dieu et de fonder, pour une même vision, de nombreuses branches d'une même famille.
Fondatrice, elle a su être prophétique
CONCLUSION
En conclusion de cette série - non exhaustive - d'événements qui m'ont frappé, je déplorerai qu'elle n'ait pas toujours su éviter de se faire piéger par des causes douteuses ou ambiguës, par des catholiques plutôt fondamentalistes, par des médias qui lui ont fait dire des choses qu'elle ne pensait pas pour des causes dont elle ignorait tout, et enfin par une Eglise occidentale qui l'a utilisée pour répondre à ses propres besoins qui ne correspondaient en rien aux vrais besoins de nos pays en voie d'industrialisation. Mais, champion toutes catégories d'obéissance, il suffisait qu'un simple ecclésiastique lui susurre qu'on voulait 'au sommet' qu'elle fasse ceci ou cela, et elle s'exécutait. Quitte à le regretter ensuite, mais en toute sérénité. Les réactions des médias et des gens, ça ne semble jamais l'avoir tracassée! 'Si vous êtes humble, rien ne peut vous toucher, pas plus les louanges que les critiques, parce que vous savez bien ce que vous êtes.'
Cependant, les neuf dixièmes de son temps passaient à nager à contre-courant, et ce, bien avant le Concile. On la classait conservatrice et elle était souvent franc-tireur! L'Eglise post-conciliaire a rejoint ce courant, et, si on y entre maintenant avec facilité, on ne peut reprocher à Mère Térèse de s'être parfois trompée. 'Jamais ne laissez les échecs vous troubler, si vous avez fait tout votre possible.' Nous retiendrons au moins la leçon que nager à contre-courant est souvent le devoir même du chrétien, le témoignage du disciple et le signe du prophète. Toutes choses que notre Mère a réalisées à la perfection!
En résumé, une femme exceptionnelle, pour une époque exceptionnelle, dans une fin de siècle exceptionnelle, au service d'une Eglise en pleine ébullition (car cherchant à revenir aux sources) et d'un monde totalement déboussolé.
Pourvu que nous, catholiques, ne la confisquions pas au monde en la canonisant trop vite! Car comme elle n'appartenait déjà plus aux Missionnaires de la Charité au moment de son enterrement mais bien à l'Inde, de même elle n'appartient plus à l'Eglise universelle. A l'exemple de son Maître, elle est fille de l'Humanité.
Et c'est bien comme FEMME et 'MERE DES PAUVRES'
que toutes les nations l'appelleront
Bienheureuse!
Gaston DAYANAND Kolkata, mai 2003
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