Chroniques Bengalies

Français - Deutsch - English
 
Gaston Dayanand
 
Introduction
 
Information
 
Chroniques
 
Liens
 
Contact
 
  < Répertoire
No 34 - Juillet 2003
 
Une vraiment triste nouvelle nous est arrivée en cette fin juillet – notre cher ami Noël Cannat est décédé après une pénible maladie. Il était sociologue, ancien expert des Nations Unies et spécialiste de tous les bidonvilles du monde qu'il visitait depuis 60 ans tous les cinq ans. C'est ainsi que depuis près de 25 ans, je reçois sa visite paisible et illuminante, à Pilkhana, Jhikhira, Jhorkhali (Sundarbans) ou Bélari.

Profondément croyant, il était optimiste sur le futur des plus déshérités, les voyant comme des moteurs efficaces de leur propre développement. Il m'a non seulement épaulé et encouragé, mais s'est offert pour refondre mon manuscrit initial de 700 pages, et en faire deux livres. Et c'est trois jours avant son départ vers le Père que l'éditeur lui a envoyé mon deuxième livre. Souffrant atrocement de son cancer, il a juste pu dire: 'J'espère que je pourrai le lire une dernière fois avant de le faire parvenir à Gaston'. Nous étions en communion, car rarement quelqu'un a été si proche de moi par le regard sur le passé (colonialisme), le présent (exploitation des peuples par d'autres peuples ou leurs propres élites) et l'avenir: tout est dans les mains de Dieu, et c'est Lui qui se chargera de rendre justice aux pauvres souffrants ou exploités, et de récompenser tous ceux et celles qui, pouvant partager quelque chose de ce qu'ils ont et, mieux, de ce qu'ils sont, le font de grand cœur! Révolution d'amour conduisant à 'L'inversion de l'Empire' économique-technocratique qui nous écrase tous aujourd'hui. Son départ laissera un vide immense, car il avait une nuée d'amis de tous les continents. Des milliers en vérité. Mais sa vie, tout comme sa mort dans la sérénité, n'auront pas été vaines.

Merci Noël, pour ta confiance et ton amitié!

On a commencé ce mois par une récollection à Kolkata avec le Père Laborde, nous revenant d'Europe, Marcus et Ephrem. Excellente mais fatigante reprise de contact. C'était le jour des 35 ans de ma Profession au Prado. Aucune cérémonie spéciale, mais action de grâce pour tout ce que j'ai reçu depuis. Occasion de contacter le prêtre responsable des Relations interreligieuses du Diocèse. Il m'a passé un savon parce que je ne lui communiquais rien de mes activités. Je lui ai rendu son savon, en bien plus savonneux, en lui rétorquant qu'on n'avait jamais daigné m'approcher pour aucune rencontre. Décision commune de se rencontrer prochainement afin que je lui communique tous les papiers que j'ai pondus sur le sujet.

Et puis, il y a eu le
 
Mariage de Subhroto
 
 
Il pleuvait à verse depuis la veille. Mes jambes avaient encore l'aspect des cuisses des joueurs de Sumo japonais. On me demandait de ne pas y aller. Mais le marié est le jardinier en chef de ICOD et c'est à lui que je dois l'embellissement graduel du terrain. Payé par ABC, il est vraiment la cheville ouvrière du projet, et je n'ai qu'à émettre une suggestion pour qu'il comprenne aussitôt. Toujours d'excellente humeur, c'est un travailleur précieux, efficace et fort dévoué. Je ne pouvais le décevoir. Alors, la pluie ayant subitement cessé, nous sommes partis vers 17 h. 'Nous', ce sont les quelque dix ouvriers de ICOD, dont 4 à 5 sont plutôt limités intellectuellement et physiquement, ainsi que Gopa, responsable de ABC, Kajol, patronne des malades mentales et moi-même. 13 dans une Maruti de 5 places, avec une heure trente de chemins abominablement défoncés, c'est un exercice hautement recommandé et pour un abdomen détraqué, et pour des jambes ballonnées. Enfin, une demi-heure d'attente sur un tertre mortuaire mais sous un ciel devenu serein, pour qu'on envoie à 'Môssieur' une charrette puisqu'il ne pouvait se déplacer autrement. Et les autres de suivre à pied!

Subhroto nous accueillit, les pieds enfoncés jusqu'aux mollets dans la boue, avec l'immense sourire de celui qui ne nous attendait plus, vu l'état des pistes. Tous se précipitent pour nous accueillir. Il est vrai que dans ce village, il y a quelque 24 ans, nous avions aidé à ouvrir une librairie et creusé un puits d'eau potable. Et Sukeshi avait de son côté, il y a 16 ans, installé six comités de femmes avec écoles et quelques activités connexes qui marchent toujours. On m'installa alors sur un canapé, avec les pieds sur une chaise, juste en face de la mariée. Imaginez ma confusion!

La mariée, jeune fille de 18 ans, trônait sur un vrai 'Trône du paon' en fleurs, sous un extraordinaire dais de guirlandes de jasmins, que je n'avais jamais vu ailleurs.
 
 
Et des dizaines d'amis et de parents sont arrivés. Et chacun de franchir avec quelque étonnement l'obstacle de mes deux jambes pour aller offrir leur cadeau à la jeune épousée. Pour ajouter l'humiliation au désarroi, voici qu'on apporte un petit guéridon sur lequel se trouve un repas complet! Manger en face du baldaquin d'une nouvelle épouse, entourée de toutes ses parentes et amies bavardant comme des sansonnets et parées de leurs plus beaux atours, me fut un véritable supplice, car elles observaient – et commentaient en riant – mes moindres gestes. Ma honte bue et rebue ne m'empêcha pas de faire plus ample connaissance avec nos commères qui se révélèrent source intarissable d'information. Famille de classe moyenne, vivant à trente sous le même toit: trois générations. On m'explique aussi la présence d'une fille de 16 ans handicapée, la dernière naissance, les avanies médicales du grand-père paternel, et pas mal d'autres choses intéressantes.

Et puis sont arrivés Papou, les membres du comité ABC, et les responsables des comités de femmes que je connaissais bien. Sukeshi n'avait pu venir, car elle devait admettre une urgence à l'hôpital.

Vers 22 h il fallut repartir. Je ne pouvais plus tenir assis et me sentais de plus en plus mal. Un vieil homme, noir comme de l'ébène et sec comme un mélèze himalayen, se pencha vers moi pour me dire: 'Vous savez, à nos âges, c'est normal que vous soyez fatigué. Au fait vous avez quel âge?' '66 ans.' 'Mais enfin, moi, j'en ai 82!'

Le retour fut sublime. Un ciel étoilé, sous un croissant de lune de Shiva (phase montante).

Il y eut aussi mon anniversaire. Cela commença fort mal avec une petite crise cardiaque de quelques heures déclenchée la veille au soir par mes responsabilités de famille: on m'avait demandé de surveiller le petit Raju, en pleine crise nerveuse. Il a tenté de s'enfuir. J'ai tenté de le retenir. Mon cœur n'a pas pu y tenir. Il s'est mis à battre plus fort. Je n'ai pas pu le retenir non plus. D'où une situation de panique. Sans vraie raison, car cela n'a guère duré.

Nous avons un jour admis une jeune fille rendue complètement folle par le départ de ses parents. On l'avait déjà eue parmi nous il y a un an, et elle s'était peu à peu rétablie. Des voisins l'ont amenée, les yeux hagards et hors des orbites, bouffie, sale à faire peur, échevelée à souhait et presque incapable de se tenir debout. En fait, quand je me suis étonné de la commotion produite par son arrivée, on m'a expliqué qu'elle avait passé toute la nuit dans la rue avec quatre garçons et que de ce fait, on ne pouvait pas la réadmettre dans le Centre. J'ai alors piqué une colère qui a rendu sans voix la pauvre dame responsable des malades mentales: 'Quoi? Voilà une fille d'à peine 18 ans, malade, actuellement sans parents, qu'on a violée à tours de bras et qu'on veut remettre entre les dents des loups simplement parce qu'elle 'nous' dégoûterait! Est-ce cela du travail social? C'est donc là la compassion pour ceux qui sont rejetés et souffrent? Et vous attendez peut-être une bénédiction de Dieu?' Je ne ressentais que plus d'amour et de compassion pour cette victime de la méchanceté pharisaïque des hommes, que les femmes elles-mêmes supportent si souvent tacitement au nom des conventions! Les 'ça ne se fait pas' et 'que vont dire les gens?' ont repoussé plus d'une fille rejetée et méprisée dans les égouts, simplement pour nous permettre de rester 'bien-pensants.' A bout d'arguments, j'ai dit à tous et toutes, car il y eut soudain foule: 'Si Sukeshi était ici, elle l'aurait déjà prise dans ses bras, consolée et nettoyée, pendant que nous, nous argumentons. Je vous ordonne de signer les papiers d'admission.' On a bien compris que c'était mon dernier mot. C'est rare que je donne des ordres, mais devant le malheur je ne puis me retenir. Je ne suis pas aussi bon qu'on le dit, pour me laisser embarquer dans une telle colère…

La grande nouvelle de ce mois est la réception par ABC du permis FCRA pour recevoir des fonds étrangers. Les fondations du nouveau Centre sont déjà terminées et les constructions se sont du coup élevées étonnamment rapidement. Quel soulagement de voir enfin tout démarré comme on l'avait prévu – 18 mois auparavant! Mais il a fallu que Papou mette en branle ses cousins Généraux de police pour que le dossier soit bouclé sans payer de dessous-de-table. Et grâce aux envois du 'Fonds D. Lapierre de Delhi', les entrepreneurs avaient enfin accepté de préparer tout le matériel. Voilà un casse-tête qui appartient au passé.

A ICOD, les plantations se poursuivent et le Centre psychiatrique est pour ainsi dire terminé. Nous pensions même faire entrer nos 30 filles le 15 août, jour de l'Indépendance. Mais je crois que nous y renoncerons, la présence d'une grande quantité de cobras, bongares et vipères de Russel (qui ont forcé les femmes du village à arrêter le travail) ne nous permet pas de prendre ce risque. Les ouvriers ont même déterré deux nids, l'un de grand varan (lézard géant) et l'autre de naja, avec une vingtaine d'œufs, qui à peine touchés du bout d'un bâton se sont ouverts pour donner naissance à une ribambelle de petits cobras dressant leur tête de façon menaçante. Inutile de dire que nos paysans les ont tués, car je n'étais malheureusement pas là.

J'y vais maintenant tous les jours, voire deux fois par jour, car, en plus des deux constructions, il y a deux puits forés, terminés dimanche, pas mal de plantes à repiquer au bon endroit, et surtout les quelque 70 grands arbres à fleurs, qui atteindront entre 15 et 40 mètres, qu'il s'agit de planter en fonction des couleurs et des temps de floraison. Ça ne coûte rien, avec l'argent de l'huile de tournesol gagné, de planter en beauté plutôt qu'à la va-vite-je-m'en-fiche, comme le voudraient certains travailleurs pour qui un arbre en vaut un autre. Et comme ça prend du temps, surtout sous une pluie battante, alors, je me balade désormais avec une canne dont le triple office est d'écarter les reptiles, car je fourre mon nez un peu partout, de m'empêcher de glisser, et de minimiser la fatigue durant ces va-et-vient.

La mousson, bien qu'irrégulière, est assez satisfaisante. Cependant, et en Assam et au Bangladesh, c'est la désolation, il y a déjà des morts par centaines. Il semble que ça commence aussi au Nord du Bengale. Marcus y est allé 5 jours, et Wohab m'a réinvité à visiter ses trois nouveaux dispensaires sis au fin fond des jungles proches du Bhoutan et jouxtant le sanctuaire de tigres et
 
Rhinocéros de Jaldapara
 
 
 
A Bélari, les jacquiers ont donné trois fruits de plus de 20 kilos chacun, et la récolte des
Goyaves
 
 
se fait chaque semaine par dizaines de kilos depuis un mois. J'ai eu enfin l'occasion de parler à deux séminaires, organisés par BPBS dans le cadre de leur projet contre la tuberculose. A chaque fois, entre 60 et 80 travailleurs étaient présents, membres de différentes organisations qui distribuent tous les deux jours les nouveaux médicaments qui doivent guérir en 6 à 8 mois au lieu des 18 mois traditionnels. 
 
J'ai toujours pas mal de travail, rapports, échanges, propositions, ébauches de projets avec les différentes ONG qui viennent de plus en plus me voir. Et ce mercredi 30, pour la première fois depuis janvier 2002, je vais à une réunion du CIPODA. On reprend les bonnes habitudes!
 
Très fraternellement
                       Gaston DAYANAND
 
 
 
< Chronique Chronique >