Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 33 - Juin 2003

Nous avions proclamé que cet été était l'un des plus cléments qu'on ait jamais vécu. C'était au moins le sentiment qui prévalait ici jusqu'à mi-mai.

Mais à partir du 15 mai, ce fut une extraordinaire vague de chaleur qui balaya l'Inde tout entière. Au Bengale, on se contenta de transpirer avec 40° le jour et 33° la nuit entre 98 et 100% d'hygrométrie, ce qui nous fit verser des larmes de sueur, provoquant toutes sortes d'infections, d'eczémas et de pseudo furonculoses, ainsi que différents malaises. Pour ajouter la moquerie à l'inconfort, l'électricité diminua considérablement, nous empêchant d'utiliser les ventilateurs, et l'eau elle-même se fit absente. Ce fut très pénible pour les enfants et tous les habitants des petites huttes parsemant la campagne. Et pour moi, je peux dire que c'est la première fois que je supporte mal la canicule. A vrai dire, la mousson étant en retard de presque dix jours, je n'en pouvais plus et avais bien de la peine à respirer, malgré une excellente santé générale.

Il y eut quelques dizaines de morts au Bengale, surtout des personnes âgées, mais ce ne fut rien en comparaison d'autres Etats. Plus de 1.600 morts, seulement en Andhra-Pradesh. En Orissa proche, température tournant autour de 48° et grimpant à 52° à certains endroits. Plus d'eau dans les immenses puits (40 mètres de circonférence et 20 mètres de profondeur), ni dans les grands étangs. 700 millions de personnes touchées par la sécheresse. 400 millions ravitaillés en eau seulement par des milliers de camions-citernes, deux fois par semaine dans les villages les plus reculés. Un seau par habitant. Des trains entiers apportant l'eau vers les métropoles, surtout Delhi et Chennai. A Kolkata, des blocs entiers sans une once d'eau potable. Dans les gratte-ciel, un casse-tête. Beaucoup de têtes de bétail sont mortes, y compris les chameaux, pourtant résistants. Et plus la mousson se stabilisait autour des Andamans à l'Est et du Golfe d'Arabie à l'Ouest, sans plus avancer vers le Nord, plus c'était le désespoir. De grandes migrations ont alors commencé là où l'eau était espérée. En vain. Et les morts de se multiplier.

Nous avons eu ici quelques ouragans amenant de la pluie, et quelques dégâts. Mais quand la mousson arriva avec son fracas habituel, ce fut l'explosion de joie. C'était le 15 juin. La température baissa brusquement, pourtant pas autant qu'on ne l'aurait pensé. Finalement, même si éclairs, tonnerre et
 
Pluies diluviennes
 
 
furent de la partie, ce fut beaucoup moins spectaculaire que les autres années.

Ce même jour, je reçus une très émouvante dépêche d'amis français m'informant que ce dimanche était la 'Fête des pères', et me disant que c'était aussi ma fête puisque j'étais le papa de tant de personnes! Vraiment, cela m'a touché, et quand j'ai lu ce message, les responsables ont dit: 'Pourquoi ne nous avoir pas informés plus tôt? On aurait pu offrir des bonbons à tous'.

Malheureusement, les inondations ont déjà commencé à dévaster l'Assam, le Bangladesh et l'Orissa. Des glissements de terrains ont enseveli deux hameaux du côté de Darjeeling. Une tornade a 'nettoyé' une zone de plusieurs centaines de huttes à Bankura (120 kilomètres d'ici). Une des ONG du CIPODA se prépare à organiser les secours.

Depuis, la température est redevenue normale, tout en restant chaude et humide; elle n'occasionne plus les mêmes maux.

Avec les pluies arrivent en grand nombre des bestioles de toutes sortes.
 
Batraciens et Crapauds
 
'grenouillent' un peu partout, jusque dans les literies, suivis avec enthousiasme par des cohortes de cancrelats et parfois de bébés scorpions. Les serpents réapparaissent en nombre (plusieurs couleuvres au centre de Bélari que j'ai bien de la peine à protéger des mains tueuses!). Et à ICOD où les redoutables coiffes des cobras semblent se multiplier après avoir presque disparu l'an dernier. Mais le couvert végétal est devenu si intense que ce n'est pas étonnant. Hier, dans un coin du jardin à défricher, au pied du nouveau bungalow qui m'est destiné, un splendide bongare aux bandes jaunes et noires a élu domicile. Et personne n'ose plus y mettre les pieds. On reprendra cependant la friche demain, avec toutes les précautions nécessaires, puisque son poison peut être pire que celui du cobra.

La nouvelle la plus triste de ce mois fut la maladie de Papou et son impossibilité de se présenter à ses examens finaux de Commerce (Expert comptable). Il n'y a pas de possibilités de passer cet examen plus tard pour entrer à l'Université. A 20 ans, c'est un échec dur à avaler. Malgré une première période de quasi-dépression, il s'est vite remis et échafaude des plans pour ne pas perdre son temps: des cours intensifs d'anglais dans une autre ville de l'Inde joints à des cours soutenus d'ordinateur.

En attendant, il s'est lancé à corps perdu dans le programme du nouvel ABC qu'il avait tant contribué à élaborer. Mais là aussi l'attendait une déception. Les trois semaines d'arrêt de travail pour motif d'élection n'étant pas suffisantes, les ouvriers se sont arrêtés pour cause de chaleur. Puis, au moment de la reprise, c'est l'entrepreneur qui a exigé 50% d'avance comme garantie. Chose impossible, puisque l'argent est bloqué, ABC ne pouvant bizarrement toujours pas obtenir la permission de Delhi pour recevoir des fonds étrangers. Rien de vraiment étonnant en fait, car les fonctionnaires, considérant le budget énorme de ABC, exigent quelques centaines de milliers de roupies (environ € 6.000) pour envoyer le permis final. D'où blocage absolu! Heureusement, une démarche forte opportune de Dominique Lapierre vient de débloquer la situation, et les travaux ont commencé la semaine dernière. Mais du coup, nos gosses handicapés ne pourront être admis à temps à la nouvelle école, et nous devons organiser le transport par ambulance de la dizaine qui étudie dans les classes supérieures. Que de complications que ces 18 km aller puis retour par jour!

Dieu merci, l'épidémie qui a fini par atteindre près de 60 enfants est terminée. Seuls ceux qui ont eu la rougeole sont encore à la maison. Mais comme la responsable médicale Chitra était malade et en congé elle aussi, la tâche m'est revenue. Sans penser que c'est sur Gopa que sont retombées toutes les responsabilités!

Nous avons pu rendre à leurs familles deux personnes souffrant de maladie mentale, et avons admis deux jeunes filles à leur place:

  • Une fillette de 14 ans sans père, au cerveau endommagé probablement après une encéphalite. Elle est adorable, rit tout le temps, mais pique des crises épouvantables où elle déchire et jette tous ses habits, crachant sur tout le monde. A cause de cela, les responsables ne la sortent qu'en fin d'après-midi, où elle est calmée. Elle m'appelle alors de loin, bredouille des mots incompréhensibles en hindi. On ne sait si on va pouvoir la garder car, elle n'a aucun contrôle sur ses fonctions naturelles, et c'est trop lourd pour les deux dames responsables des trente malades.
  • Une autre de 17 ans, en phase de 'crise émotionnelle' après un mariage contrarié, était enchaînée à la maison. Ici elle s'est quelque peu calmée et est candidate pour une guérison relativement rapide.

Mais la difficulté la plus grande est d'expliquer à tous ceux et celles dont nous avions promis l'admission en juin que rien n'est encore prêt. Celles qui vivent quasi sur le trottoir ne vivent que dans cet espoir d'admission. Et c'est pire pour les hommes car nous ne sommes pas prêts. Cependant…, Un gars de 35 ans, victime d'un accident de travail et sans famille, vit en guenilles à l'arrêt d'un bus et mendie. Il ne peut pas bouger. Les magasiniers voisins le nourrissent tant bien que mal. Je suis allé le voir et on l'a admis illico à ICOD. Il vit maintenant avec le vieil homme et ses deux serpents, après que Marcus l'ait lavé (récuré serait plus exact, tant la couche de crasse était épaisse) et bichonné! Il souffre beaucoup. Mais son besoin principal est la ré-alimentation, car il ressemble à un squelette. C'est notre premier mendiant homme, et, bien que la place ne soit pas prête encore pour eux, espérons que d'autres le suivront l'an prochain.

Le jour même de l'admission, une femme est arrivée au petit dispensaire de ICOD, après que son mari l'ait à moitié assommée. On m'a appelé car, comme c'est un cas réservé à la police, il est en principe interdit de toucher ces gens sous peine de prison. Elle saignait abondamment de deux énormes entailles dans le crâne, qui ont exigé 15 points de suture, que les filles ont fort bien réalisés. Mais, comme j'ai donné les premiers soins et les ordres, et ai ensuite pris en charge le traitement, s'il arrive quelque chose, c'est moi qui suis entièrement responsable. Car le devoir est une chose et la loi une autre. Et après des milliers de cas ainsi traités, jamais je n'ai eu aucun ennui. Tout ça d'ailleurs est du ressort du Seigneur et je ne vois pas pourquoi je m'inquiéterais de soigner une urgence. Un jour, à Jhikhira, Sukeshi et moi-même avons fait attendre une heure un bataillon de huit policiers qui venaient embarquer 13 personnes qui s'étaient battues à coup de coupe-coupe: oreilles tranchées, crânes scalpés, poignets à demi-arrachés, cous entaillés, torses tailladés, etc. Pas beau à voir, car il y avait plusieurs femmes et même deux jeunes de 12-13 ans. On a fait plus de 300 points de suture (sic), utilisant à la fin du simple fil à coudre aseptisé à l'eau bouillante car on était à court de catgut. Pour une fois bon enfant, l'officier de police n'a pas osé trop insister. Il les a ensuite tous conduits à l'hôpital où le médecin a déclaré: 'Inutile de refaire les pansements car ils sont parfaits.' Les blessés ont tous été envoyés en prison, et quand ils en sont sortis, ils sont venus nous remercier.

Les travaux à ICOD avancent réellement, mais sont encore loin d'être terminés. Le toit de chaume du
Bungalow des Malades mentales
 
 
est enfin achevé. Il a belle allure, de l'avis de tous. Maintenant le sol en ciment est presque fini. Pourtant il reste beaucoup à faire avant l'emménagement. Le nouveau cottage qui doit m'abriter s'élève déjà jusqu'aux linteaux. Il sera, et de loin, beaucoup moins confortable que Bélari. Fort heureusement.

Mais les jardiniers sont en pleine démoralisation, car les quelques pluies, avec la chaleur régnante, ont fait pousser d'une façon si désordonnée la végétation, que plantes, haies et arbres fruitiers sont envahis par des herbes de plus de 60 cm et les épineux parasites atteignent parfois 4 mètres. La palmeraie par exemple ressemble à une jungle de feuillus, et les bananiers en sont tout étiolés. A mesure que les travailleurs arrachent les mauvaises herbes ou coupent les arbrisseaux, tout repousse illico, à la grande joie des serpents qui se multiplient dans cette forêt vierge qu'est devenu ICOD. Que sera-ce alors durant la mousson? Car finalement, le simple désherbage par les ouvriers revient cher!

Quand je parle de 'mauvaises herbes', je sais fort bien qu'elles ne sont pas si mauvaises que cela. Comme le disait le Sage qu'était devenu mon père dans son environnement paradisiaque jurassien: 'On parle de mauvaise herbe parce qu'on ne connaît pas la valeur des plantes et que le mauvais jardinier contrarie la nature et entre en conflit avec elle au lieu d'utiliser son génie pour réaliser de plus beaux effets.'

J'ai noté avec joie que parmi ces herbes, il y a des dizaines de plantes sauvages d'arbres de valeur qui ont essaimé naturellement, tels banians, tecks, casuarinas, acajous, tamarins, arbres d'Ashoka et bien d'autres, et qui ont entre 40 cm et 3 mètres, selon les essences. Il ne nous reste plus qu'à les transplanter aux endroits propices, qui ne manquent pas. Car avec la pluie quasi quotidienne, même si peu abondante, c'est le temps du repiquage, et des plantations: un verger de 200 papayers et un autre de 50 bananiers sont terminés. Et il y en aura beaucoup plus à planter sous peu.

On a inauguré un nouveau dispensaire à Kolya, 8 kilomètres d'ici, là même où se trouve le Centre des 25 familles de mamans abandonnées, Centre bien délaissé par BPBS depuis le départ de Sukeshi. En revenant, nous trouvons une troupe de singes Langurs (Entelles) assise sur le balcon! Juste le temps d'en photographier un avant que le groupe ne s'enfuie en nous invectivant.

J'ai eu la joie ce mois d'avoir plusieurs visites de prêtres ou religieuses, ce qui, il faut l'avouer, est plutôt rare. Le Père Stéphen entre autres, ancien curé de Santragachi (là où j'ai vécu quelques années), fondant à tour de bras des chapelles charismatiques, s'est étonnamment enthousiasmé pour ce que nous faisons à Bélari. Je dis 'étonnamment', parce que les gens ne sont en général guère enthousiastes devant ma vie de silence en milieu non-chrétien. Ils préfèrent les foules bruyantes, chantantes, 'évangélisantes' et prosélytes. Le Père Laborde, de retour de France, est déjà venu deux fois, et je le rejoindrai à notre récollection mensuelle à Kolkata ce dernier dimanche de juin, puisque nous reprenons cette tradition que mes maladies avaient interrompue depuis 16 mois. C'est dire combien je vais bien.

En terminant, je note avec tristesse, la mort du cher Père René Voillaume, fondateur des 'Petits Frères de l'Evangile' (de Foucauld), que j'avais bien connu. J'avais même passé quelques semaines avec lui sur l'île Saint-Gildas, de la Bretagne vers 1960. Une figure d'apôtre peu ordinaire. Je dois à cette organisation beaucoup. Durant toute ma jeunesse j'ai accompagné par le cœur toutes leurs communautés partageant la vie des nomades, des aborigènes, des sans-logis, des manœuvres, des paumés voire des marins de tous les continents.

Et voici que l'Inde et le Pakistan sont lancés dans une course au dialogue! Comment ne pas espérer que ces frères ennemis aboutissent enfin à résoudre quelques-uns des problèmes jamais résolus depuis la partition de l'Inde en 1947, et qui font tant de victimes chaque jour?

Mais il y a de récentes perspectives plus optimistes pour le monde. Telle par exemple la nouvelle amitié Sino-Indienne, cimentée par le voyage à Beijing de notre Premier Ministre avec la reconnaissance formelle par la Chine du Sikkim comme Etat de l'Inde (ce qu'elle avait toujours contesté), et la réouverture de la fameuse Route de la Soie millénaire passant par les marchés du Tibet et les hautes passes du Sikkim vers 4.000 mètres.

Et en cadeau secondaire, le gel des querelles de frontières contestant la ligne 'Mac Mahon' coloniale.

Je termine donc cette Chronique en vous redisant à tous et toutes mon amitié

Très fraternellement
                   Gaston DAYANAND
 
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