No 32 - Mai 2003
Depuis plus d'un an, le spectre des élections planait sur le Bengale, nous empêchant de démarrer des nouveaux projets de développement, et m'obligeant à faire le maximum pour éviter de provoquer 'la Bête'. Qui s'est en effet manifestée avec une violence inégalée, puisqu'il y eut plus de cent morts, des milliers de blessés, et près de 1000 familles de leaders de différents partis mises à la rue après l'incendie de leurs foyers. Y compris dans quelques villages proches où nous travaillons régulièrement.
Mais à Bélari, rien! Calme plat et paix. J'avais, il est vrai, pris toutes les précautions nécessaires: averti les responsables d'extrême droite (présents entre autres au dispensaire BPBS) de se tenir à carreau; mis en place un groupe de jeunes prêts à appeler la police au cas où; donné les instructions au garde de nuit
Maison du Gardien
d'allumer la génératrice et toutes les lumières à la moindre alerte, de garder fermé le portail toute la journée et de ne l'entrouvrir qu'aux personnes connues, et encore seulement après m'avoir appelé. Enfin, j'ai demandé aux travailleurs qu'ils ne proclament pas à voix haute le parti de leur préférence. J'ai demandé à Sukeshi et Papou d'éviter de venir à Bélari au moins pendant quinze jours. J'ai mis mon poids dans la balance en refusant toute réunion avec les travailleurs récalcitrants du dispensaire et en les avertissant vertement qu'au moindre trouble, on ferme tout et on part. Ce qui, dans la situation financière aux abois où ils se trouvent, devenait un argument de poids!
En rétrospective, j'ai bien honte d'être sorti de 'mes' normes pour devenir soupçonneux et précautionneux, comme si la seule confiance en Dieu ne suffisait pas pour protéger
Notre Famille
de plus de 150 personnes, handicapées d'une façon ou d'une autre.
L'enjeu – donc le danger – était considérable: 50.000 sièges à pourvoir dans les 16 Districts d'un Bengale de 80 millions d'habitants. Comme chaque commune dispose, pour la première fois (mais au Bengale communiste seulement et non dans les autres Etats de l'Inde), grâce à la décentralisation, d'énormes fonds consacrés au développement dont les maires sont seuls responsables et non plus les ministres. Les élections sont devenues du coup non seulement la chasse au pouvoir mais encore à l'argent. Le parti le plus puissant (le CPM marxiste, au pouvoir depuis 25 ans) a raflé 35.000 sièges, n'en laissant que moins de 6.000 à ses trois partenaires du Front Populaire (tous partis révolutionnaires, maoïstes et communistes) et les miettes à une opposition furibonde et déchaînée. Aucun parti n'est sorti blanchi, car tous ont utilisé la violence et l'intimidation.
A Kolia, où Sukeshi avait fondé son centre pour 100 mamans abandonnées avec leurs enfants, et dans le village où ma petite protégée orpheline Asha-Espérance est mariée, il y a eu deux morts, plusieurs personnes admises à l'hôpital dont une fillette de 15 ans (visage emporté par une bombe) et un gosse de 8 ans (jambe fracturée). Cinq maisons ont été brûlées, ainsi que deux magasins et le Club musulman. Et hier encore, Asha, son mari et leurs enfants sont venus me voir. Ils n'en peuvent plus de faire face aux menaces et elle part chez des amis à Ulubéria.
Quant à nous, nous n'avons qu'été témoins des grands cortèges triomphants passant devant notre centre en hurlant les slogans classiques. Mais pas un geste contre nous. Et le BJP d'extrême droite, au pouvoir à Bélari, s'est effondré comme un jeu de cartes, en silence. A tel point que, lorsque le barbu Horun - qui n'a jamais caché sa haine de Sukeshi, Papou et les chrétiens depuis un an, en proclamant à qui voulait l'entendre qu'il nous ferait la peau - est passé avec son groupe, il a hurlé:'Et ce Centre, ce n'est pas le BJP qui l'a fait, c'est Sukeshi Barui qui l'a fondé.' Inconstance de la politique. Et, conséquence pratique, nous avons maintenant l'électricité presque 24 heures sur 24, et nous aurons sans doute le téléphone cette année.
A ICOD, où des menaces s'étaient fait entendre depuis quelques mois, calme absolu également. Et c'est le frère aîné d'un de ceux qui nous ont aidés le plus qui est devenu maire, sous l'égide du Parti révolutionnaire de Nétaji (Héros de l'Indépendance, fort populaire au Bengale).
Et comme je n'attendais que la fin des élections pour prendre quelque repos, je me suis décidé, à me mettre au vert. Une semaine d'attente pour bien m'assurer qu'aucun trouble n'était en vue.
Papou avait tout arrangé de main de maître: j'ai pu prendre une semaine complète au bord de la mer, à 200 km de Kolkata, où le programme serré était: repos, dodo, lecture, mangeaille, bains de mer et re-dodo. Et tout cela sous la surveillance d'amis qualifiés et attentifs. Ni Papou (qui passait ses examens), ni Sukeshi (débordée par son nouveau centre) n'ont pu me rejoindre, même si ce sont eux qui ont tout payé, mes finances n'étant pas exactement à la hauteur de ces 'Clubs-Méditerranée Océan indien'. Jamais je ne leur serai assez reconnaissant, à eux et à tous ceux et celles qui se sont ligués pour m'imposer et m'offrir ce repos.
Comme le Bengale est écrasé sous une canicule rarement vue, on fond littéralement sous la chaleur qui nous poursuit même la nuit. Mais, ayant bénéficié de ces 8 jours de répit, je me porte comme un charme. Gai comme un pinson, je trottine comme un courvite (oiseau des steppes au nom évocateur) et n'ai désormais d'autres problèmes que de maîtriser mes excès et de résoudre les difficultés – bien plus importantes - des autres.
A mon retour, par exemple, j'ai trouvé à ma grande honte, un centre ABC décimé par une épidémie virale de toux atypique avec fièvre extrême et vomissements. 55 personnes touchées, alitées sur des nattes. Et déjà trois cas de rougeoles et une pneumonie. En mon absence, c'était un peu la panique, d'autant plus que Gopa, n'ayant pas pris un seul jour de vacances dans sa famille depuis un an, a profité de mon départ pour respirer. Résultat, la responsable par intérim, Chitra, qui n'est ici que depuis moins d'un an, était plutôt affolée. Bref, la situation est sous contrôle ces derniers jours du mois, encore que de nouveaux cas se déclarent chaque matin.
Pour le reste, ce mois s'est assez bien déroulé. A ICOD, le grand bungalow des malades mentales se termine, bien qu'avec quelque retard, à cause des élections, et le nouveau bungalow du personnel spécialisé, où je demeurerai, est déjà bien avancé. Deux ouragans ont cassé quelques arbres, mais rien de dramatique pour l'instant. Et les
Chacals
continuent de fréquenter les chantiers la nuit, y laissant leurs marques distinctives.
J'ai eu l'immense joie de présider une réunion du CIPODA à ICOD: en fait, celle que j'attendais depuis longtemps, et que Kamruddin organisa magistralement. Il s'agit du 'comité central', ainsi appelé parce qu'il regroupe onze travailleurs sociaux, tous fondateurs ou présidents de leur propre ONG, dont plusieurs avec une longue expérience sociale. Aucun des membres fondateurs du CIPODA n'était présent, à l'exception de notre ami Kamruddin. Le nouveau Coordinateur était également de la partie et m'a semblé fort actif et compétent. Mais pourquoi ma joie? Simplement parce que, lorsque je méditais les constitutions du CIPODA en 1995, j'avais souhaité qu'un jour, et le plus rapidement possible, d'autres responsables d'organisations prennent la relève, car je prévoyais déjà que les membres fondateurs seraient tellement pris par leurs propres projets qu'ils seraient débordés. Et maintenant que visiblement Kamruddin, Wohab, Sukeshi, Soritda peuvent rarement être tous ensemble libres pour une réunion, le temps de passer le flambeau est arrivé. Et ce nouveau groupe, composé de volontaires, s'est aujourd'hui attelé à la tâche d'un petit bulletin trimestriel qui sera publié pour la première fois en anglais et bengali en juillet. Première étape d'une démarche qui devrait logiquement conduire à long terme à un remplacement du Comité fondateur. Mon rêve réalisé? Attendons encore un peu!
En fait, il me semble que je suis arrivé à un point de ma vie où j'attends la relève en de nombreux endroits pour me sentir enfin libre de pouvoir réaliser non plus les projets ou rêves des autres, mais les miens ou plutôt ceux que je pense être inspirés par l'Esprit. Le premier juin, ce sera la présence à Bélari de la Coordinatrice de ABC qui prendra en charge le Centre et les enfants. Puis dans quelques mois, le transfert de tout ce
Petit Monde
à Ulubéria. Ensuite la fondation du Comité indépendant de ICOD, lorsque le CIPODA sera prêt à le constituer (on attend toujours la permission du gouvernement de Delhi). Enfin, libre à moi d'organiser le Centre socio-spirituel (Ashram) pour y terminer ma vie en animant une formation interreligieuse plus intensément spirituelle. En attente de cela, les Supérieurs des Frères de Mère Térésa sont revenus en demandant:'Est-ce qu'on peut maintenant envoyer nos Frères pour des retraites individuelles fermées à ICOD?' –'Très chers frères, il faudra patienter encore un ou deux ans!'
A part cela, ABC a démarré un nouveau Sous-Centre de kinésithérapie à quelques km de Ulubéria. Le douzième je crois. Et puis, il y a eu de nouvelles admissions. Shyamouli-Petit Rossignol, musulmane de 14 ans, vit avec sa maman, une ancienne (mais jeune) prostituée, asthmatique et toujours malade, dans le Centre de femmes abandonnées de Kolia. Comme elle est en danger moral, la plupart du temps laissée à elle-même, Sukeshi a insisté (et moi aussi) pour qu'elle soit admise en quelque sorte hors norme. Elle a commencé ce mois l'école, est plutôt caractérielle, mais fait déjà quelques progrès. Je crois qu'elle s'intégrera plus rapidement que les trois frères et sœurs polios d'une maison voisine, dont la maman, seule, s'est toujours opposée à ce qu'on les admette à ABC. Elle a enfin accepté, mais, à part peut-être la fillette de huit ans, les deux cadets se comportent comme de jeunes animaux sauvages. Incroyable. Chandona-la Lune, polio de 7 ans, passe pour un petit ange alors même qu'elle est espiègle comme pas quatre. Et finalement, une autre enfant de 13 ans, dont j'ai une fois de plus oublié le nom, nous revient après trois ans d'absence. Avec ces chaleurs étouffantes, toutes ces nouvelles admissions posent quelques problèmes d'installation, la ventilation étant plutôt pauvre ici.
Et puis surtout, il y a tous ces gens pour lesquels on ne peut rien faire et qui mangent douloureusement mon temps, car j'ai l'impression d'être inutile. C'est un beau garçonnet de 6 ans, atteint de myélite, et dont la maman apprend pour la première fois que c'est inguérissable. C'est cette petite de 13 ans, que l'encéphalite a réduit à un état très triste, que le père a abandonnée, et dont la mère éplorée passe d'une institution à une autre, espérant contre toute espérance rencontrer le Docteur-miracle. Cette grande fillette, allongée entre ses bras comme une peluche désarticulée, nous tire presque les larmes des yeux. C'est aussi une victime d'une méningite récente. Ou ce nouveau-né que sa mère veut donner mais qui ne s'en sent plus le courage lorsque le moment arrive: elle n'en peut plus, continue pourtant à l'aimer, mais ne sait qu'en faire. Ce sont ces deux vieillards que je rencontre ce 31 mai: il est aveugle et dit avoir 80 ans. Elle est à peine plus valide. Leur fils a été amputé d'un bras (cancer, pour lequel nous avions payé l'opération). Il ne peut les nourrir. Leur fille, rejetée par son mari avec son enfant, mendie sur la route. Elle sera admise à ICOD en juin. Mais que faire pour les vieux parents? On verra plus tard.
C'est Aroti, un beau brin de fille de 26 ans, dont le visage jeune et toujours souriant porte à peine 18 ans. Orpheline, elle vit chez une vieille femme qu'elle aime beaucoup. Mais dès qu'on l'approche, c'est l'horreur: tous ses membres, et même son corps sont déjà fortement détériorés par un rhumatisme articulaire déformant. Ses doigts sont déjà complètement recroquevillés et inutilisables. Elle en rit en me les montrant. Nous la connaissons depuis dix ans, et je ne l'ai jamais vue perdre son radieux sourire:'Il vaudrait mieux que je meure, parce que, regarde, maintenant c'est mon pied droit qui a commencé à se tordre. Mais l'autre, il ne me pose pas de problème. Enfin, ça ne me fait pas mal là.' Comme elle semble plutôt en rigoler, je lui demande:'Quand vas-tu te marier? On t'a déjà dit qu'on t'aidera'. Alors, elle éclate d'un rire joyeux: 'Tu sais, j'ai espéré longtemps, mais maintenant, je sais que c'est impossible. Alors, quand ma grand-mère mourra, je viendrai vous rejoindre pour m'occuper des enfants handicapés.' Que faire d'autre que de lui apporter chaque mois les médicaments indispensables pour qu'elle ne souffre pas trop, et de remercier le Seigneur d'amour qui lui a donné une telle force?
Et c'est enfin une femme aborigène (tribu des Santalis) qui nous est amenée: elle mendiait sur la route, avec son bébé de quelques mois dans les bras, et semble un peu dérangée. Je propose qu'on la garde, mais personne ne semble d'accord. Bon, en attendant, qu'on les nourrisse tous deux et qu'on donne un nouveau sari à la maman, à peine vêtue. Je me promets de la faire admettre plus tard. Mais vers 18 heures, on m'appelle car elle s'est prise de bec avec quelques-unes de nos malades mentales et elles en sont venues aux mains! J'essaye de les séparer, voilà que notre indigène commence à injurier tout le monde et exige que je fasse ouvrir le portail pour qu'elle puisse partir. Sous les regards triomphants de quelques travailleuses qui sont heureuses de voir que mes essais d'admission n'ont pas marché. Car la présence de 'cas difficiles' ne fait pas l'unanimité! Mais heureusement, les meilleurs éléments acceptent avec joie toute nouvelle entrée, même si, et surtout si, ce sont des cas difficiles. Fruits de nombreuses années de persévérance, où peu à peu les meilleurs, ont compris l'importance de la priorité aux plus pauvres. Sukeshi s'était échinée à le leur faire comprendre, et ma foi, toute ma vie est marquée - du moins je l'espère - par cette option privilégiée pour le plus souffrant ou le plus déshérité.
Il y a dix jours, notre ami Soritda-Rivière-Sacrée était si malade qu'il n'a pu retourner à l'Ashram le soir. Alors, il est devenu quelques jours mon voisin et c'est Gopa-Mamata-la-Bien-Aimée qui l'a soigné. J'ai été content de le voir à nouveau avec nous, les controverses et désaccords politiques, ainsi que la pression des travailleurs de son Centre l'ayant obligé à prendre ses distances d'avec ABC.
Pour terminer, car les 40 degrés à l'ombre (et 34 la nuit, avec 98% d'hygrométrie) m'obligent à couper court. On a trouvé en plein jour un
Jeune Cobra

de 60 cm dans le grand Hall des enfants. Comment aucun de ceux et celles qui ne peuvent que ramper en frôlant les parois ne l'ont pas touché est un mystère. Et son poison est aussi puissant que celui d'un adulte. Pour compenser la frayeur, joie de découvrir le même jour dans la chambre supérieure des filles un mignon mini-nid suspendu de
Souimanga
une espèce de petit colibri peint d‘une magnifique couleur bleu-métallique plein de reflets d'or, et trois petits. Une merveille. Et pour clore ces faits divers, un serpent ratier de plus de trois mètres est entré dans la volière et a avalé deux perruches jaunes et deux inséparables bleus!
On attend maintenant la mousson pour la mi-juin, car il semble qu'elle sera en retard cette année. Mais si la vague de chaleur continue, combien de morts y aura-t-il, spécialement au Bihar ou dans le Nord? Ici, il n'y en a qu'une dizaine de signalés, mais on parle de centaines dans les autres Etats.
Bon printemps à tous et si je ne puis vous offrir du muguet, je vous envoie à chacun et chacune un des superbes
Lotus Sacrés
qui couvrent l'étang voisin d'un de mes amis de Bélari.
Très fraternellement
Gaston DAYANAND
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