Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 31 - Avril 2003
 
Le 15 avril est le Nouvel An bengali. Congé pour tous. Danses partout.
 
Le 16 avril, début des travaux du nouveau Centre ABC. La première partie sera terminée dans trois mois. Les gosses pourront y être transférés. Le drainage a été effectué, et 
l'Etang se creuse
 
 
Nous y sommes tous allés. On m'a demandé de présider la petite cérémonie hindoue qui est de rigueur avant chaque construction. J'ai au préalable mis une médaille de la Ste Vierge, qui avait été posée sur le tombeau de Mère Térésa, dans une petite boîte que j'ai enterrée. Dessus, on a placé deux briques, sur lesquelles j'ai brisé une noix de coco, symbole de fertilité et de chance. Chacun a versé une poignée de terre par-dessus le tout. Et quand le trou fut refermé, on y a disposé deux bouquets d'encens, un pour chaque religion. Puis j'y suis allé de mon petit discours.

Superstitions, dira-t-on. Oui, si on y attache une importance capitale. Non, si on y voit un simple symbole, montrant que tout est sous la protection de Dieu. Savoir que Dieu bénit ce nouveau projet est un gage de réussite. Ce qui m'a permis de faire remarquer à l'entrepreneur: 'Vous faites votre métier, certes, mais j'espère que vous pouvez comprendre que ce 'Foyer de l'Espoir' n'est pas une construction comme les autres. Elle offrira une nouvelle famille et une nouvelle chance à des milliers d'enfants qui sont aimés en priorité par Dieu. A vous alors d'y mettre tout votre cœur et toute votre honnêteté.Vous savez aussi bien que moi ce que les gens pensent des entrepreneurs!' Comme tout le monde rigolait, il a bien ri lui aussi et m'a affirmé qu'il ferait un travail de travailleur social!

ABC a embauché deux nouvelles coordinatrices, l'une pour l'internat, l'autre pour les Sous-Centres. Toutes deux hautement qualifiées. Du coup, ça allège de façon considérable mes responsabilités. Pas de refus! Et en cette dernière semaine, on a bouclé les comptes annuels de BPBS, mis au point un certain nombre de malentendus, organisé un planning de nos rencontres, et renoué semble-t-il avec l'esprit d'autrefois, car ils se sont rendu compte qu'ils avaient été trop loin. Beaucoup les ayant accusés de goujaterie, ils se sont mis à me promettre de coopérer.

Ce qui est formidable et qui me touche beaucoup, c'est que le secrétaire-fondateur de BPBS, Soritda-Rivière Sacrée, bien qu'il subisse une dure pression de la part des autres membres, vient tous les matins à six heures trente offrir les plus belles fleurs de l'Ashram de la Ramakrishna Mission au nom du Maharaj, au petit oratoire où nous prions avec Marcus. Geste plein de délicatesse et porteur de fécondité, Jésus-Christ étant vénéré par Krishna! De même Kashinath, aussi de BPBS, amène deux fois par semaine de superbes lotus sacrés (énormes et roses) de son étang pour la chapelle.

Il y a eu la Semaine Sainte. Je devais la passer en Ashram, mais personne ne m'a laissé partir, car j'étais encore trop fatigué pour vivre des conditions de vie aussi dures et frugales quant à la nourriture. Du coup, je n'ai pas pu participer aux offices du Jeudi et Vendredi Saint. Alors j'ai organisé quelques mini paraliturgies avec des gens de passage. Et enfin le matin de Pâques, j'ai pu aller à la messe de Howrah en voiture (130 km avec le retour). Accueil très chaud du nouveau curé et de bien des paroissiens qui ne m'avaient plus vu depuis un an. Depuis, j'y vais chaque dimanche. Mais comme un 'riche'. En voiture.

A ICOD, les travaux battent leur plein. Le Centre psychiatrique va sur son achèvement. De 27 m sur 23, c'est un énorme bungalow, avec un patio-jardin au centre. On prépare les chemins pour la mousson. On a élagué tous les arbres de la forêt pour que les ouragans ne les arrachent plus. C'est une triste vision, et on dirait une forêt morte exondée. Mais les frondaisons repousseront en deux mois et seront encore plus touffues.

On termine enfin le bilan des diverses récoltes de l'année:

  • Riz 1200 kilos € 200
  • Tournesol 315 litres d'huile € 500
  • Légumes divers quelques quintaux € 100
  • Bananes, noix de coco, fruits divers € 200
Avec ces quelque mille Euros, on pourra réinvestir pour les récoltes de mousson et les arbres à fleurs à planter en abondance. On a également terminé le montage artistique d'un gros
 
Arbre Mort
 
aux branches décharnées sur le petit îlot.
 
 
Le Héron Cendré
 
 
 
 Le Héron Bihoreau
 
 
 
L'Aigrette
 
 
et autres gros oiseaux de passage en profiteront. Pour bien vérifier la reconstitution, j'ai dû, à la grande horreur de mes gardes du corps, nager par deux fois pour rejoindre les travailleurs sur l'îlot. Première natation depuis quatre ans. Bien que décrépit, je rajeunis. Et on a pu planter une vingtaine de lotus sacrés. Mais l'étang est peut-être trop jeune et on ne sait s'ils poussent.

Au CIPODA déjà défaillant, nous avons dû provoquer la démission de la Coordinatrice qui, s'est fait tant d'ennemis par son attitude et ses exigences, qu'il a fallu nous-mêmes nous rendre à l'évidence et en tirer les leçons. Trois fois, elle est venue des heures à Bélari pour que j'essaye de résoudre son problème – et le nôtre - humainement. Ce mardi, j'ai interviewé avec Kamruddin le nouvel homme pressenti. Plus de 40 ans, très grosse expérience sociale, sur le terrain et au niveau de l'organisation. Il parle quatre langues et il a pas mal de relations avec les différents bureaux gouvernementaux. Serait-ce l'oiseau rare? On espère.

On a admis un petit bambin IMC de trois ans venant des Sundarbans. Un chrétien selon toute apparence, car du premier coup, il m'a dit 'Joy Jissu', salutations traditionnelles là-bas et signifiant 'vive Jésus'. C'est notre premier chrétien. Sans mère, ni aucune autre famille qu'un père qui apparemment ne le veut pas. Et depuis que j'ai été le seul à lui répondre, il m'appelle avec sa bouche tordue:'Je veux Joy Jissu, mon papa c'est Joy Jissu'! Et bien sûr, il appelle Gopa 'maman', toutes appellations qui rendent Rajou, mon fils adoptif amputé trouvé à la gare, jaloux. Difficile les famillesnombreuses!

Il y a trois jours, une fille de 20 ans a été trouvée au garage des bus. Elle s'est sauvée de chez elle il y a bientôt trois mois, bien qu'elle soit mariée et ait deux enfants. Elle a fait des hautes études, mais elle a des crises de folie. On a contacté sa famille à180 km. Ils ne veulent pas la reprendre depuis que son mari l'a chassée. Elle nous échoit donc. Ce 30 avril, une autre fille de 22 ans a été admise. Elle est très fine. Son mari l'a chassée avec son enfant de 3 ans. Ses parents l'ont accueillie mais elle est devenue folle en trois mois car on l'avait liée. Elle a encore toutes les marques des liens. On l'avait fait admettre une semaine dans un hôpital spécialisé car elle était devenue dangereuse pour tous. Pour nos enfants, nous devons prendre quelques précautions. Elle est pour l'instant très calme, et elle me parle beaucoup, bien que ce soit parfois à peine cohérent.

Ce 28 avril, une maman musulmane amène son petit de 9 mois. Elle a déjà donné son jumeau à une famille amie. Elle veut que nous le prenions. Son mari est parti. Elle a un grand garçon de dix ans. Elle ne pouvait plus nourrir les jumeaux (très probablement le fruit d'un viol), mais elle n'a pas voulu en parler. Alors, on n'a pas insisté, et j'ai accepté le bébé à condition de nous présenter un certificat du commissariat de police. En temps d'élection, être accusé du vol d'un bébé serait offrir un solide bâton pour se faire battre. Gopa accepte de s'en occuper jusqu'à ce qu'on ait trouvé une famille adoptive, bien qu'elle aille une fois de plus provoquer la jalousie de ses deux grandes filles qui sont là ces temps, Rajkumari-Princesse (15 ans) et Bulti-Chant-de-Coucou (13 ans) qui ne supportent pas que plusieurs des nouvelles orphelines appellent leur maman 'ma maman'. Pour l'instant, la mère n'est pas revenue. Peut-être a-t-elle préféré vendre son bébé plutôt que de nous le confier. Quand quelqu'un est au bord du désespoir! Ou alors la police l'a envoyée sur les roses à cause des élections ou parce qu'elle n'a rien pour les 'payer'!

Nous sommes plutôt envahis par les mères de filles à marier. Et comme on ne peut faire quelque chose que pour les orphelines ou infirmes, je passe beaucoup de temps à convaincre les mamans que ce n'est pas de la mauvaise volonté. Mais certaines ne veulent rien entendre!

     
 
 
Marcus
 
 
est allé en mon nom à une cérémonie de 'mariage de masse', à 50 km d'ici. Il s'agit d'une coutume introduite par Gandhi pour aider les plus pauvres à se marier sans dépenses somptuaires et lutter contre le système de dot qui souvent plonge la famille de la fille dans les dettes et la misère ou, pour les riches, contre la pression exercée sans cesse par les belles-familles, qui conduit parfois les jeunes épouses désespérées au suicide.

Cette cérémonie est organisée par un brahmane déjà âgé, ami de mon ami Mukherjee-Vainqueur-de-la-Mort de Jhikhira et que j'avais rencontré en son temps. Très riche, il distribuait littéralement tous ses biens aux pauvres, au grand désespoir de ses héritiers. Champs et maisons allaient ainsi aux intouchables, voire aux musulmans. Un homme au charisme extraordinaire. Une Grande Âme (Mahatma) vraiment. Ce jour-là, il y eut 8 couples (au lieu des 20 attendus). Près de 10.000 personnes étaient présentes, paraît-il. Notre bienfaiteur avait lui-même 'doté' chaque couple des bijoux nécessaires et d'un petit trousseau. Trois des couples étaient interreligieux, musulmans et hindous, et les autres étaient inter-castes. Il a même demandé à Marcus de 'bénir' les jeunes mariés, ce que ce dernier n'a guère l'habitude faire, étant trop jeune. C'est pour moi quelque chose d'extraordinaire que l'action de cet homme, et je me sens bien petit face à lui qui ose braver tous les interdits de castes, de religions et de coutumes sociales pour affirmer son attachement et à Gandhi, et à l'Harmonie sociale à laquelle je me réfère tant, mais pour laquelle je ne réalise vraiment pas grand-chose.

Ayant répondu positivement à un écrivain de St-Maurice qui m'a demandé d'envoyer un témoignage sur Mère Térésa, je suis en train de pondre une vingtaine de pages sur elle et nos rencontres. Ça me prend plus de temps que je ne pensais, et je me vois contraint de refuser les autres témoignages qui m'ont été demandés, en Inde sur le Père Monchanin, un disciple mystique du Père Chevrier, fondateur du premier Ashram catholique du monde à Shantivanam, et d'autres en France.

Les élections des conseils communaux du 11 mai approchent. On nous promet du grabuge. Mais nous attendons en toute sérénité ce que donnera la lutte impitoyable que se livrent les partis pour s'emparer, légalement ou illégalement, des sièges. En fait, je pense plus à la chaleur montante (déjà 38o à l'ombre et 27o la nuit) qui va nous offrir quelques belles canicules en mai où, selon le dicton 'le cobra lui-même se réfugie à l'ombre rafraîchissante du paon', son ennemi acharné.

Ici, avec deux malades hospitalisés à Kolkata pour le SARS de Hong Kong, c'est la panique du monde des riches et des affaires. C'est à qui portera son masque, et manifestera devant l'hôpital pour les expulser. Des voisins même ont quitté leurs appartements pour se réfugier ailleurs. Des dizaines de vols sont supprimés, les pilotes refusant de travailler. C'est l'influence des médias qui soit ignorent, soit affolent.

Un peu triste de vous laisser sur cette note pessimiste. Alors, je vous signale que le Sikkim est le premier Etat de l'Inde à n'avoir plus officiellement de pauvres, et où tout cornet plastique est strictement interdit d'entrée, au grand dam de quelques touristes protestataires:'C'est donc ça votre Inde? On n'y reviendra plus dans votre pays de fous.' Juste pour un sandwich à passer dans un cornet en papier cellophane! Parfois, on a honte pour les touristes.

Et quelle espérance que le Kerala qui a atteint 95% d'alphabétisation, et le Bengale qui aura en 2004 éradiqué définitivement la lèpre (seulement encore quelques risques d'infections dans trois des 16 Districts)! Bien sûr, les lépreux guéris resteront à jamais marqués dans leur chair, mais ils ne seront plus contagieux. Un important pourcentage vit dans les Centres de Mère Térésa.

Vraiment excellente nouvelle qui nous fait oublier l'été, et vous introduira joyeusement au printemps!

Fraternellement
                  Gaston  DAYANAND
 
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