Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 19 - Mars 2002
 
Début mars, je vous avais laissé sur un événement plein d'émotion. Mais il s'est finalement revélé être une bénédiction. En voici la genèse.

Le dernier jour de février, on nous annonce que 'Kolya est à feu et à sang'. Exagération comme souvent, mais comme à la même heure le Gujrât (Etat près de la frontière pakistanaise) brûle littéralement, l'équivalence est rapidement imaginée. Car effectivement, la situation semble dégénérer à toute vitesse. Kolya, c'est à la fois le Centre de regroupement des 25 mères abandonnées et leurs quelque 76 enfants ou petits-enfants, et le Centre psychiatrique et sa trentaine de pensionnaires malades, dont plusieurs ont été trouvées gravement atteintes le long des routes.

Au temps de ses débuts il y a un an, on avait pensé qu'il serait bon, pour assurer une certaine sécurité, d'y inclure trois familles 'normales' avec un père. Certes, ce rôle a été joué, mais les hommes étant les hommes, deux ont cherché à obtenir une certaine ascendance. Et l'un d'entre eux en vint à se croire le roitelet du coin. Il entra en politique et décida de fonder une branche du Parti révolutionnaire socialiste. Depuis bien des mois, il avait commencé son travail de sape, si bien que tous en vinrent à le craindre. Il menaçait souvent les mères et disait au tout-venant qu'il ne craignait même pas 'votre Sahib blanc'. Mais gentil et même obséquieux avec moi, il ne faisait le fier-à-bras qu'en mon absence ou celle de Sukeshi, devant laquelle il filait doux.

Et le jour vient où, profitant de la tension entre les deux ONG, il laissa entendre que désormais rien ne se ferait sans sa permission, qu'il n'autoriserait pas le forage du nouveau puits là où on l'avait décidé, pas plus que le nouveau mur de protection. Bref, il s'autoproclama invincible. Il fut donc décidé d'aller parlementer.

Cet homme nous reçut en nous injuriant, spécifiant au Comité BPBS établi que ses liens politiques lui donnaient toute licence. Je réussis à le calmer, et il promit de faire tout ce que je lui dirais. Mais c'était sans le connaître, car, à peine avions-nous tourné le dos qu'il recommença à vitupérer, à déclarer que je venais ici pour convertir les musulmans, et à avertir les pauvres femmes apeurées que si elles prenaient notre parti, il ferait venir ses amis pour 'enseigner une leçon à vos filles.' On imagine l'ambiance. Et le soir, armés de gourdins, ses amis ne cessèrent de frapper contre les barreaux du Centre, jubilant de sentir que leurs rodomontades rendaient nos femmes malades folles de peur.

Tôt le matin, je pars pour Uluberia au nouveau bureau de ABC. A peine arrivé, voici que la responsable de Kolya nous annonce en tremblant que la nuit dernière, une réunion s'est faite chez notre homme, et que décision a été prise d'expulser les femmes malades mentales et de brûler le Centre. Comme toujours, dans ma naïveté et mon incurable optimisme en la nature humaine, je tente de minimiser les craintes. Pourtant Kajol, la quarantaine forte, pieds sur terre et virago à ses heures, menant de main de maître sa barque houleuse de femmes en détresse, n'est pas de celles qui s'affolent pour un fantôme ou une rumeur. J'y gagnerais peut-être à lui faire plus de crédit.

Nous contactons immédiatement notre ami le leader Safique qui nous propose d'écrire à la police. Je rajoute ma griffe comme 'bouclier' pour les membres du Comité qui ont peur des policiers. Tout ce beau monde part au commissariat à 15 km, et je vais consoler le personnel et les enfants de ABC, atterrés à la perspective d'un nouveau grabuge.

Peu après arrive la grande ambulance et nos trente malades mentales, prostrées et choquées, qui pour rien au monde, n'accepteraient de rester une nuit de plus à Kolya. Elles aimaient pourtant leur Centre, leurs cobayes et lapins, leurs machines à coudre et canevas de broderies, et leur jardinet amoureusement entretenu, d'où elles nous envoyaient papayes, riz, citrouilles, choux-fleurs et aubergines. Heureusement Bélari put les accueillir sans problème, à cause du relativement petit nombre d'enfants.

Le nid vide, notre homme, frustré de sa démonstration, il essaya de sauver la face en dévalisant le Centre. Il en profita pour égrener un chapelet peu coranique d'accusations contre moi, et contre les responsables de BPBS qui ainsi se voyaient attribuer le même type de traitement qu'ils avaient réservé à Sukeshi et son fils en son temps.

Depuis, faute de combattants, le champ de bataille est calme. Mais il a fallu plusieurs interventions politiques pour boucler l'affaire.

Mais la bénédiction, c'est que finalement, il est cent fois mieux durant ces temps troublés d'avoir avec nous nos petites sœurs blessées psychologiquement, car ici elles se sentent en sécurité, ont un excellent contact, parfois maternel, avec nos jeunes infirmes, et peuvent ainsi mieux participer à toutes les activités de la maison à parts égales. Ce qui prouve une fois de plus que tout malheur porte un bonheur en 'croupe'.

Pour nous c'est un soulagement, mais les événements tragiques du Gujrât nous ont remplis de tristesse et de honte. Honte à notre gouvernement de droite qui accepte avec fatalité de telles horreurs, sous le fallacieux prétexte qu'il ne peut intervenir dans un Etat. Des fanatiques
 
                          boutèrent le feu à un train
 
et brûlèrent vifs 60 hindouistes extrémistes revenant d'un pèlerinage provocateur à Ayodhya. C'est le lieudit où fut détruite il y a dix ans une ancienne mosquée, et où des millions de fanatiques tentent de construire un temple à Rama, lieu mythique de sa naissance tout aussi mythique.
Vengeance immédiate de l'extrême droite hindouiste, encouragée par le gouvernement local, de même tendance. Bilan: trois jours de pillages, viols collectifs, tueries, destructions. Plus de 600 morts, dont
 
 des villages entiers brûlés
 
avec femmes et enfants. Un des pires carnages après la partition de l'Inde en 1947. Une tache de plus sur le sécularisme indien, qui accuse si facilement le fanatisme des Pakistanais.

L'ordre fut rétabli par l'armée, non sans que quelques centaines de morts s'additionnent au cours des semaines suivantes. De nombreux hindous cachèrent des musulmans au risque de leurs vies, et vice-versa dans les temps de revanche. De partout, comme au Bengale, les manifestations de paix et d'harmonie inter-religieuse se sont organisées en signe de protestation. Les massacres ne firent tache d'huile dans aucun des états voisins.

Mais un pilier de plus se détache de l'héritage de Gandhi. Que reste-t-il aujourd'hui, du message de l'homme de la non-violence? Des statues qu'on orne de guirlandes à chaque fête. Hypocrisie collective, puisque nous ne sommes pas capables de suivre le chemin tracé par sa tolérance et son amour.

Mais ni les admirateurs de Ben Laden sur fond de Coran, ni les adorateurs de Rama sous couvert de Ramayana, ni les enthousiastes du Bush-matamore (étymologie signifiant 'qui tue les Maures') avec citation d'Evangile à l'appui, ne triompheront. Car quand le peuple trinque, Dieu ne peut pas rester silencieux. Et en Inde, le bon sens traditionnel, joint à la tolérance multi-millénaire, triomphera.

Je n'ai participé à aucune manifestation d'harmonie inter-religieuse. J'étais pris par Bélari et j'avais des tas d'autres choses à faire. Mais le CIPODA a décidé d'organiser un séminaire le 7 avril sur 'l'Harmonie inter religieuse' avec quelque 150 ONG. Etant le seul speaker, me voilà bon pour du travail d'urgence.

Une belle journée de contraste fut le dimanche 3 mars, où je pus emmener un groupe de six de nos responsables hindoues et musulmanes à la Profession religieuse de la jeune sœur novice qui était venue partager notre vie au mois d'août l'année passée. Nous avons participé à une très belle messe, organisée par le collège féminin le plus huppé du Bengale. Près de mille jeunes filles offrirent de si beaux chants, et en quatre langues, que nous avions les larmes aux yeux. Ajoutez à cela une phalange de prêtres enchasublés d'or, un chœur illuminé par des candélabres vénitiens, et des vitraux super-lumineux, et vous comprendrez pourquoi elles disaient se trouver au paradis. Et quant au cours du repas, ladite novice Bodo parée comme une mariée, choisit de venir manger à notre table, ce fut la toute grande émotion. Car je savais bien que pour pratiquement tous, nous étions des inconnus et des ruraux perdus dans cette société supérieure.

Puis il y eut le passage de M. et Mme Lapierre, annoncé avec fracas par les journaux, et même bien des jours à l'avance, à cause de toutes les actions entreprises à Bhopal pour essayer d'améliorer le sort des victimes de cette tragédie, où l'usine américaine fit en son temps dix fois plus de morts que le 11 septembre à New York. Dominique, est 'Citoyen d'Honneur de Calcutta', dont il a reçu la médaille d'or.

Cette année cependant, j'ai accepté de l'accompagner autour du Centre de SHIS, car je devais à mon ami Wohab de faire une évaluation de ses activités locales.
 
                        Wohab et sa famille

En 1980 déjà, j'avais eu l'occasion de démarrer cette ONG avec lui. Il était alors un jeune avocat maoïste musulman, qui n'hésitait pas à utiliser le fusil pour descendre 'les ennemis de classe.' Converti à la non-violence en 1979, après avoir été témoin de l'efficacité des travailleurs de SSS lors des grandes inondations, il s'est décidé à consacrer sa vie aux plus déshérités et à abandonner son métier, avant même d'avoir commencé à le pratiquer. Il démarra ainsi SHIS avec l'aide de Sabitri, une jeune hindoue de 20 ans à peine.

Ils sont devenus respectivement Directeur et Présidente de cette Organisation qui maintenant compte plus de 600 travailleurs permanents et 400 temporaires. Un bataillon d'action efficace dans une zone de cinq millions d'habitants, dans le Delta du Gange. Ils récoltent depuis médailles sur médailles, et récompenses de tous genres, car leur efficacité est réelle.

Et ce fut le temps de la visite des réalisations les plus proches.

Ce fut le Centre Médical, avec ses 25 docteurs, ses labos et cliniques spécialisés en tuberculose, cancer, ophtalmologie, gynécologie, pédiatrie et autres. Joie pour moi de trouver ici les gars et les filles formés dès la première heure (certains à Pilkhana, et d'autres par notre gentille infirmière Blandina) et devenus les piliers responsables de chaque département, ainsi que les directeurs des divers secteurs géographiques des deux districts, où 25 dispensaires – ce nombre est probablement déjà dépassé – procurent les soins jusque dans les îles les plus reculées contiguës à la jungle des tigres mangeurs d'hommes, et au-delà même au Bangladesh.

Non, je ne regrette pas les centaines de km parcouru chaque semaine depuis Pilkhana pour venir les aider à démarrer tout ça.

Et c'est la rencontre avec les TB-leaders, qui sont maintenant plus de 1500 à assurer la protection antituberculeuse de chacun de leurs villages. La plupart sont d'anciens malades, tel le responsable général, illettré, mais qui, depuis ces temps héroïques, a tout appris sur la maladie et l'enseigne maintenant. A ce jour, SHIS a éradiqué la 'mort rouge' dans plus de 2000 villages, et son action se déplace sur d'autres districts, tel celui d'Howrah et du lointain Malda.

Puis ce fut la visite d'un merveilleux jardin médicinal, où plus de 80 plantes ou arbres sont entretenus par des femmes qui en collectent les graines, les cultivent dans leurs petits jardinets, et en vendent le produit à SHIS, qui les transforme en cachets vermifuges, antitussifs, antalgiques et autres. Il y a même une serre d'acclimatation pour les plantes délicates. Les femmes peuvent ainsi soigner à bas prix leurs proches et leurs voisins. Plus de 40 villages en bénéficient.

Nous passons ensuite à une réunion rurale, où plusieurs centaines de femmes constituent des groupes de responsables de villages, sous la direction de femmes-leaders que nous aurons encore l'occasion de rencontrer. Près de cent d'entre elles nous expliquent leur rôle de responsables. Alphabétisées ou non, elles ont toutes réussi à s'imposer grâce à leurs qualités de cœur et leur intelligence. Plusieurs centaines de villages, avec plusieurs milliers de femmes, sont concernées par ce projet médico-social dynamique.

Un peu après, nous rencontrons des groupes de micro-crédits. Ce système, nous venant du Bangladesh, est maintenant répandu dans le monde entier. Ici il connaît une croissance extraordinaire puisqu'il touche près de 10.000 femmes, qui chacune fait partie d'un groupe de villages comprenant plusieurs cellules de six à huit femmes. Chaque mois, elles regroupent leurs économies (pour les plus pauvres quelques sous), et après six mois, les personnes peuvent commencer à emprunter à SHIS. Qui pour un poulailler, qui pour une vache, qui pour de petits métiers ou magasins. A charge de rembourser dans un ou deux ans au groupe de femmes mutuellement garantes. Cette année, les emprunts ont dépassé les dix millions de roupies (€ 250.000) et le remboursement est de l'ordre de 90%. Etonnant!

Puis c'est au tour des repris de justice. Dix viennent s'additionner aux vingt précédents dont nous avions déjà parlé. Ils ont quitté la prison sous condition, et pour les aider à se réhabiliter, on leur remet un chèque (€ 150 ou 200) pour démarrer de petits business. Pour leurs prédécesseurs, ça a été un franc succès. Sauf pour deux dont l'un a tout perdu et l'autre s'est remis... à tuer.

Un bon groupe de femmes-leaders est là pour nous expliquer leur travail, mais leurs sourires s'effacent quand nous leur disons qu'il nous faut partir sans tarder, d'autant plus que l'orage gronde. Elles sont déçues, car c'est sur elles que repose toute l'organisation sanitaire et sociale de milliers de villages.

Au programme maintenant la visite du Centre des sourds-muets, où une trentaine d'enfants apprennent à lire et à écrire. Bélari, c'est du bricolage à côté. Mais SHIS ne lésine jamais sur le coût, alors que nous, nous étudions toujours le rapport coût/résultat à la baisse. Ça peut se discuter, oh combien, mais je préfère notre petite bourdifaille bon marché à l'école militaire des grands instituts si coûteux. De plus il me semble impératif que les sourds-muets étudient ensemble avec les autres enfants. ABC par exemple nous montre un sourd-muet premier de sa classe dans la grande école. Et ils n'ont ainsi aucun problème de relation avec les enfants 'normaux', ce qui est un plus pour la vie.

Nous finissons enfin la journée en filant à 50 km de là pour la première visite des Dominiques au Centre des handicapés de Mina.

Un orage très fort y réduit à néant toute la magnifique préparation sous tente, et nous devons piteusement nous réfugier à l'intérieur. Il y a plus de huit ans que Mina prépare ce Centre, avec mon aide, et maintenant, après son mariage à 22 ans, c'est son mari qui a pris la relève de manière remarquable. On apprend avec joie que dès le premier avril, le total des enfants diformes se montera à 25, et que déjà 7 opérations et 5 orthèses ont été réalisées avec l'aide de ABC. Beaux début prometteur, d'autant plus que la mascotte, le premier bébé de Mina et Ebadat, resplendissant de ses 4 mois, trône au milieu des petits émerveillés sous le regard attendri de Corinne, la jeune, énergique et efficace physio suisse qui a réorganisé superbement ce Centre en démarrage. Faut-il ajouter en aparté que le nouveau grand-père qui suit Mina depuis l'âge de sept ans n'est pas peu fier non plus?

Puisqu'on en est aux bébés, on peut mentionner le deuxième nouveau-né de ma petite musulmane adoptive Asha-Espérance. Née cette semaine pas loin de Bélari, elle est plutôt chétive, la famille étant très pauvre. Mais ce n'est pas sa grande sœur de deux ans Myriam qui va objecter; par contre le père fait sombre mine, car il ne rêvait que d'un garçon.

Et puis ce fut la semaine Sainte.

N'ayant pas pu aller à l'Ashram du sud, il n'y a pas un jour que je ne l'ai regretté, tant les événements se précipitent de toute part tel limaille sur aimant, nous enserrant dans un réseau si étouffant que parfois, la vie spirituelle même en prend un coup.

Alors bienfaisante semaine Sainte. J'en suis revenu le matin de Pâques détendu et reposé, paré pour recevoir l'explosion d'allégresse de tous les enfants de ABC.

Mais j'étais hélas bien moins paré pour entendre le triste rapport de la catastrophe qui s'est effondré sur ICOD. Deux
 
 Ouragans
 
successifs ont abattu toutes les nouvelles parois intérieures et les 150 piliers de la clôture. Plus de € 5.000 de dégâts. Moi qui avais misé avec tant d'enthousiasme sur le transfert du Centre psychiatrique en mai là-bas! Finies les illusions. Et avec la mousson proche, on sait maintenant que rien ne pourra être fait avant neuf mois. Une éternité, vu la situation tendue de Bélari.

Je n'ai plus le temps de vous décrire le passage du court printemps, et l'arrivée de l'été, avec ses oiseaux, ses fleurs, sa vie. Mais nous sommes déjà dans la canicule, et ça me convient – encore que, avec tous les pépins qui nous tombent dessus les uns après les autres, l'intérêt d'une sueur permanente supplémentaire reste questionnable. Mais après tout, pas de pépins, pas de pommes, et je tiens, moi, à croquer cette si belle vie à pleines dents. Quitte à m'en casser une de temps à autre.

Alors, dans la paix de Dieu et des hommes de bonne volonté, et sans se faire trop d'illusions sur ce que le mois d'avril va nous apporter.
 
Très fraternellement 
                              Gaston DAYANAND
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