Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 30 - Mars  2003
 
J'ai rencontré cette dernière semaine mon chirurgien. Il m'a donné le feu vert. Je puis désormais monter les escaliers, grimper les échelles, sauter à la corde avec les fillettes, taper du ballon avec les garçons, me hisser sur les cocotiers, escalader l'Everest! N'exagérons rien. Je crois que je m'enthousiasme un peu vite. Car il a bien insisté pour que je reste prudent. Mais je me sens libre! Je m'exerce à nouveau à m'asseoir dans la position du lotus qui est la manière indienne normale.

Le printemps est arrivé. Ça a commencé doucement. Début février déjà, les flammes de la forêt, rouge pourpre, lancent leurs fleurs odoriférantes vers le ciel, attirant des nuées d'oiseaux melliphages, des chauves-souris dégustatrices de nectar et des insectes gourmands. Début mars, c'est le tour des pongams mauves, imitant à merveille les cerisiers en fleurs. Puis d'un jour à l'autre jaillissent les grappes parfumées des manguiers, de couleur jaunâtre, peu spectaculaires en soi. L'effet est pourtant saisissant, car l'arbre en est couvert comme un tapis. Rapidement les fleurs tombent, de minuscules fruits apparaissent. La plupart chutent dans les quinze jours. Et sur les mille fleurs d'une grappe ne resteront que trois ou quatre fruits, dont encore la moitié tomberont avant la maturité. C'est le gaspillage ordonné de la nature.

Et voici que vers le 16 mars s'enfuient les frimas. C'est le printemps. Les lys tigrés surgissent comme crocus au Jura.
 
Les Cannas
 
 
 
redevenus sauvages, multicolores, fleurissent de partout.
 
 
Les oiseaux débutent leurs joutes amoureuses avec force trilles. A portée de main, un couple de
 
 
 
Bulbuls Orphée
 
 
construit son nid en babillant et riant. C'est le 'rossignol' indien, avec bajoues blanches et rouge et longue huppe noire.
 
 
 
 
La Fauvette couturière
 
 
fait des essais, et coud deux feuilles ensemble ici et là, jusqu'à ce qu'il ait trouvé la formule pour former son nid. On a eu 6 jours de printemps. Il faisait bon nuit et jour. Et puis, la chaleur nous est tombée dessus, sans crier gare. Joie certes mais crainte de voir s'installer la grande chaleur.

Ce fut le premier ouragan de l'année, en avance de près d'un mois. Bilan: 22 morts et des centaines de sans-abri. Et la grêle a dévasté des milliers d'hectares. A certains endroits, il y en avait 80 cm. Et des grêlons record de 4 kilos. Mais nos nouvelles installations n'ont pas souffert.

Le 18 mars a été la fête de l'équinoxe du printemps
 
 
 
 
Le Holi
 
 
en hommage à Krishna, qui fêtait ainsi la fertilité et l'amour sous l'arbre Asoka aux longues fleurs écarlate. Sous différentes formes, on trouve cette fête de pleine lune partout en Inde. C'est une débauche de couleurs, car chacun et chacune s'aspergent mutuellement de poudres de teintes différentes qui symbolisent des émotions diverses. Si les poudres sont inoffensives, il n'en est pas de même des aspersions qui provoquent souvent des allergies. Les coloris restent parfois plusieurs jours, quel que soit le détergent utilisé. Malheureusement d'année en année, le débordement prend des tours licencieux, surtout dans le Nord de l'Inde, ce qui est l'apanage de tout carnaval! Au Bengale, c'est encore la vieille tradition qui demeure, et à Bélari, on a tous passé à la casserole, même moi, à la grande joie des enfants.
 
Le 20 mars nous sommes tous allés ensemble à l'inauguration du nouveau temple hindou de Bélari. Une structure assez extraordinaire dominant le Gange, rêve réalisé de mon ami le
Maharaj

de la Ramakrishna Mission. Il m'avait dit quelque temps avant: une fois le temple consacré, je pourrai mourir en paix. Il a 84 ans. Ce temple est le plus bel édifice religieux que je connaisse au Bengale, et il est impressionnant avec ses clochetons et son architecture classique indienne et moderne à la fois. A l'intérieur, une centaine de tableaux représentant tous les Swamis Maîtres de cette secte hindouiste, la plus ouverte au monde et qui possède d'innombrables orphelinats, hôpitaux et services sociaux. Le dernier tableau est celui de Jésus-Christ, en hommage, m'a dit mon saint ami, à notre amitié. J'étais d'autant plus touché qu'en ce jour où 25.000 pèlerins ont envahi Bélari (d'après les estimations), il a tenu à me présenter aux trois plus grands Swamis de l'Ordre (l'équivalent serait des 'évêques'). On a bien entendu tous été invités au festin, handicapés physiques et mentaux, ce qui a frappé beaucoup de visiteurs. Et j'étais selon toute probabilité le seul chrétien.

Nous avons admis ce mois trois orphelins dont les parents venaient de mourir: fillettes de 14 et 9 ans, garçonnet de 6 ans. De plus une petite Krishna de trois ans est avec nous. Ses parents sont mendiants, l'aiment beaucoup, mais ne peuvent s'en occuper. Une autre de nos petites, de 9 ans, qui était à l'hôpital depuis 20 mois, nous est revenue. Elle a donc 12 ans. Quelle joie de la voir réhabilitée, après quelque six interventions chirurgicales des jambes. On vient en plus de terminer les opérations de chirurgie esthétique de 12 de nos grands brûlés: visages, cous, articulations, mains, oreilles. Une réussite. Ce sont des médecins allemands qui viennent deux fois par an dans un hôpital de Howrah pour réaliser ces chirurgies délicates. Plusieurs des enfants resteront maintenant dans leurs familles respectives. Sauf les plus pauvres d'entre eux. Ils et elles auront désormais quelque chance de se marier un jour, au lieu d'atterrir sur les trottoirs de Kolkata pour mendier.

De son côté, Sukeshi ne perd pas son temps. Elle est venue me voir avec les photos de 22 jeunes filles, toutes orphelines ou se trouvant à la rue à Ulubéria. Il faut soit les marier rapidement, soit les admettre à ICOD. Avec toutes les grandes maladies qu'elle détecte, je n'arrive pas à comprendre comment Sukeshi peut encore dénicher tant de cas de détresse.

Elle me presse sans cesse d'accélérer ICOD. Je fais ce que je peux, mais tant que le terrain n'est pas sous notre CIPODA, je dois accepter les lenteurs de BPBS. Les travaux cependant avancent rapidement, et on espère bien terminer en avril le grand bungalow pour les personnes souffrant de maladie mentale.

En plus de mon travail, il me faut aller voir deux fois par jour les chantiers, dessiner les plans, modifier les espaces en fonction des besoins, avoir l'œil sur la qualité des briques, vérifier qu'on ne colle pas des tôles à la place du chaume, etc. Le mur d'enceinte intérieure des femmes déshéritées est terminé. Il ne manque pas d'allure avec sa petite toiture de chaume et ses parois en pisé simili, car le tout est en briques, à cause des ouragans destructeurs. Les tournesols, plantés sur presque un demi-hectare, ont offert pendant trois semaines une des plus spectaculaires visions possibles. Mais maintenant qu'ils se sont fanés, ce sont de nombreuses volées de
 
 
 
 
Grandes Perruches Alexandre
 
 
émeraudes qui viennent en criaillant se gorger de graines, au désespoir de l'agriculteur responsable qui voit son profit disparaître, car il nous avait promis de tirer un bon prix de leur huile.

Le nouveau terrain de ABC, Foyer de l'Espoir de Ulubéria, a enfin démarré, et ce, après sept mois de lutte pour résister aux fonctionnaires corrompus qui réclamaient leur part du gâteau. ABC n'a pas cédé et a remporté une grande victoire morale. Comme je suis fier d'eux! Car l'argent qu'ils auraient pu donner, comme c'est la coutume, appartient aux pauvres, et pas aux bureaucrates véreux. Mais ce sera une course contre la montre pour permettre à nos gosses d'y être transférés avant la mousson, d'autant plus que l'eau du canal d'irrigation vient de déborder sur les terres. Fâcheux contretemps!

Comme, maintenant, le tam-tam a averti un peu tout le monde de ma santé retrouvée, je suis inondé d'invitations ou de propositions de visites, d'inaugurations et de discours. Impossible de répondre à tous. Mais parfois il est impossible aussi de refuser, comme pour toutes les ONG du CIPODA dont certaines ne m'ont encore jamais vu. Ou pour cette organisation de Bagnan à 30 kilomètres, dont le fondateur, un riche musulman, a donné des centaines de milliers de roupies pour des écoles, dispensaires et autres œuvres sociales, et dont le 90% des travailleurs sont hindous. Il a même participé à une rencontre inter-religions à Kolkata, avec des Sikhs, Bouddhistes, Jaïns et mon Archevêque. Il m'a pris par le cœur et je n'ai pu refuser sa demande.

Un jeune couple français est parmi nous depuis quelques semaines. La femme est une Indienne, adoptée par une famille parisienne. Bien qu'elle ne connaisse rien de l'Inde et de ses langues, en un tournemain, elle s'est habillée à la bengalie, est allée à un mariage avec les bijoux traditionnels, et porte même – et avec quelle élégance – le sindour, raie centrale départageant les cheveux, badigeonnée par une poudre rouge spéciale que toute femme mariée arbore tant que son mari est vivant. Ils apprennent à jouer aux plus petits et aux IMC. Sauf depuis cette semaine où Côme s'est mis au service de ICOD et a employé la pioche pour façonner une petite mare à canards sur l'Ile aux oiseaux. Il m'aidera aussi à imaginer la création d'un pont à glissière pour cette même île. Sans lui, on n'aurait pas commencé cela cette année.

Un fait extrêmement lourd de conséquences pour la santé de millions de gens vient d'être mis en lumière: la disparition des vautours. 'Boff, me dira-t-on, des charognards en moins!' Mais c'est justement parce qu'ils sont charognards qu'il y a un problème. Quelques années en arrière, des millions de vautours sillonnaient encore le ciel. Lorsque j'habitais avec mes deux nouveaux frères aborigènes dans une petite pièce à côté du jardin botanique, on pouvait presque voir de là des dizaines de nids de ces rapaces géants au sommet des arbres. Il paraît que maintenant, pratiquement 98% des
 
Vautours
 
 
de l'espèce dite 'du Bengale' ont disparu. Ce serait dû à un virus foudroyant et encore inconnu, qui serait déjà en route vers l'Afrique. Pour les zoologues, c'est un drame. Pour les écologistes, une menace grave. Pour les services de santé, une tragédie. Car ces nettoyeurs traditionnels de carcasses absents, les chiens parias se multiplient à toute vitesse pour les remplacer. Et la rage d'augmenter en conséquence. L'an dernier, 30.000 personnes en sont mortes en Inde. Il y en aura plus de 50.000 en 2003. Même ici, à Bélari, les cas de rage ont augmenté. De plus, les carcasses de bétail et d'animaux sauvages décomposés véhiculent le redoutable bacille du charbon. C'est donc devenu un problème de santé inquiétant. Un de plus. On essayerait d'élever des vautours sains pour compenser afin de protéger l'environnement et les gens. Ce qui prouve une fois de plus l'intime lien entre nature et humanité, donc entre le Créateur et toutes ses créatures. Ça aussi, cela fait partie de ma mission de le proclamer!
 
Et encore et toujours le Cachemire, où le terrorisme pakistanais a organisé ce 26 mars un massacre de 20 personnes dont 14 femmes et enfants. Et puis la folie de la Coupe du Monde de cricket qui occupe tout le pays depuis un mois. Etre en finale et ne pas vaincre a engendré les mêmes problèmes qu'au Brésil il y a 6 – 7 ans: des émeutes et des dizaines de morts. Mais on aurait gagné, que l'hystérie aurait été encore pire. Je n'aime pas ces jeux destructeurs d'âme collective. Les Romains, eux, avaient la décence d'offrir 'du pain et des jeux', alors qu'aujourd'hui, les milliards dépensés n'ajoutent ni une bouchée de pain, ni une poignée de riz aux plus déshérités. Mais j'oublie la voracité des médias et la crédulité des peuples devant les publicités. Qu'on m'excuse de cette sortie, surtout ceux et celles qui ne l'approuvent pas.
 
1er avril. J'ai attrapé une gastro-entérite aiguë. Comme toujours, j'ai attendu trop longtemps. Deux jours d'hôpital m'ont remis sur pied. Faible, mais vainqueur de la mort.
 
Très fraternellement
                            
Gaston DAYANAND
 
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