Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 29 - Février 2003
 
Mois plutôt paisible, qui a vu disparaître les frimas pour donner place à un petit temps frisquet entretenu par d'épais brouillards matinaux.

Le groupe franco-suisse a maintenant quitté les lieux depuis 15 jours, à l'exception de Céline. Ils ont passé leur temps à distribuer leur amour à chaque gosse, et à jouer au Père Noël. Immense joie de tous ces petits êtres marqués par la vie que de se faire dorloter, embrasser, aimer à tour de bras. Immense joie aussi pour ceux et celles qui, de leur propre aveu, ne peuvent pas ou plus, dans une Europe plutôt frileuse, dispenser avec la même intensité leur plein d'amour.

Les seuls perdants, ce sont le personnel et moi-même car, après les départs plutôt larmoyants, les enfants, grands ou petits, se tournent vers nous pour réclamer le même taux d'amour et chuchoteries. Ce qui est impossible, vu le nombre et le travail. Cela leur donne maintenant l'impression d'un grand-père bien distant et même bien avare, qui n'est même pas une machine à distribuer des jouets ou des bonbons.

Le terrain de ICOD a été le grand bénéficiaire de ce mois. Dans le même temps que la floraison des dahlias et autres calendulas s'éteignait doucement, le       
 
 
 
 
Logement du gardien et la 
 
 
 

 


Grande muraille
 
 
 
interne ont été terminés. Et le nouveau bungalow pour les personnes malades mentales vient de démarrer. Heureusement, et c'est tombé une fois de plus à pic, en dehors du don ponctuel de FFB Genève, nous avons reçu inopinément deux dons importants, l'un d'un groupe francophone de Hollande, et l'autre de nos amis de SARI, qui aide déjà depuis longtemps SHIS.
 
On vient de planter 500 arbres à fleurs nains pour l'été avec le revenu de la vente des légumes (choux, tomates, carottes, etc.). Les premiers fruits ont fait leur apparition après moins d'un an. Des arbustes d'à peine un mètre nous ont offert des goyaves, des citrons et des sapotilles. Ce qui n'a pas échappé à la vigilance

des grands Singes Hanuman
 
 
dont une troupe semble avoir élu maintenant domicile ici. Les bananes et noix de coco abondent, et on démarre une plantation de plusieurs centaines de papayers. C'est un bon investissement. Les différentes ONG ou particuliers les achètent à bas prix, et avec l'argent gagné et les faux frais remboursés, le surplus sert à continuer les plantations. Par exemple aussi, et sur plusieurs acres, à la place des rizières trop coûteuses en travail, on avait mis fin décembre des
 
Tournesols
 
 
 
Depuis trois jours ils ont sorti leurs fleurs héliotropes. Dans dix jours, ce sera féerique.

Ce qui fut moins féerique, ce fut le défilé de personnes en situation de détresse douloureuse, auxquelles il fallait trouver des solutions ici comme à Ulubéria. Car de son côté, Sukeshi en a eu plus que sa part et elle est parfois débordée, ayant en outre les visites d'hôpitaux.

Les 13 et 14 février par exemple

- Le père est décédé il y a 15 jours. La mère à quitté ce monde hier. Il reste trois enfants orphelins de 5 à 8 ans. Ils sont nourris par les voisins. On leur a demandé un certificat de la commune et de la police pour les admettre à ABC. Mais il y a un problème. Peut-être politique. Alors, comme on attend toujours, on a envoyé le garçon chargé des enquêtes voir si quelqu'un de la parenté pouvait les prendre en charge. Pour deux, cela semble possible. Pour la plus grande fille, on cherche encore.

- Un garçon de 12 ans. Il a une myélite. Il ne tient plus debout. On ne peut rien faire pour lui, car c'est évolutif et ça se dégradera toujours plus jusqu'à la paralysie totale. 'Votre enfant est entre les mains du Grand Dieu, mais plus dans celles des médecins'. Triste consolation.

- Venu du même village, un petit garçonnet de 8 ans, avec d'adorables cheveux frisés. Son maître d'école l'a frappé sur la tête il y a un mois. Depuis, il est virtuellement paralysé et ne reconnaît plus ses parents. Il a passé un scanner. Rien de détecté. Je soupçonne une IMC post-traumatique. Je l'envoie à l'hôpital universitaire neurologique. Mais que pourront-ils faire, car cette famille est trop pauvre pour payer le traitement. Faut-il encore une fois dire qu'il est entre les mains de Dieu? Le père sanglote et la mère prie et supplie. Mon cœur aussi verse des larmes, et je ne peux que leur sourire et les encourager à garder l'espoir. Quel espoir? Peut-être y a-t-il une chance de voir régresser ses symptômes.

- Une jeune fille de 17 ans avec un bébé d'un an au sein. Abandonnée par son mari, elle est venue rejoindre sa maman, dont le mari est ivrogne et ne travaille pas. Sa sœur aînée de 25 ans, s'est suicidée il y a 8 jours, car elle n'a pas pu supporter que son mari (pourtant Hindou) arrive à la maison avec une fille plus jeune encore qu'elle! Trois orphelins, dont un bébé de 11 mois. Ce dernier immédiatement adopté par un oncle. La mère des deux jeunes femmes est désespérée et n'a plus de larmes pour pleurer. Elle a subitement cinq bouches de plus à nourrir. On lui propose un petit 'business', transformer et vendre du riz, dont on lui donne un quintal et demi pour débuter. Elle économisera ce qu'il lui faut là-dessus. C'est bien peu, mais d'autres femmes font cela avec succès depuis des années, grâce aux prêts initiaux de Sukeshi. Pour la plus jeune femme et son bébé, la maman accepte de mettre une chambre à part à sa disposition. Nous exigeons, pour y remettre porte et fenêtres, que le logement soit inscrit au nom de la fille. Mais 15 jours plus tard, celle-ci a fait une deuxième tentative de suicide. La mère revient pour nous demander un 'extra'. Comment les aider réellement ? L'argent ne résout pas tout! Et on doit refuser, car il y a les autres.

- Un homme dans la quarantaine a un accident. Il risque l'amputation. Quatre enfants. Sa femme est effondrée. Je l'envoie à Sukeshi pour qu'elle négocie l'affaire avec le chirurgien. Car si les hôpitaux sont gratuits, il faut pourtant graisser la patte du médecin, du personnel, payer les médicaments, éviter que les médicastres n'envoient le malade à leur clinique privée où les prix sont dirimants. Et bien sûr, il faut vérifier que l'opération sera vraiment nécessaire, parce que les scrupules n'étouffent pas excessivement nos businessmen qui n'hésitent pas à faire un acte opératoire même nullement nécessaire. Que peuvent faire les pauvres contre une telle corruption? Et nous-mêmes? Sinon essayer d'utiliser notre influence morale de travailleurs sociaux pour faire pression.

- Une femme arrive avec son bébé de moins d'un an. Elle a d'énormes glandes au cou qui évoquent immédiatement la redoutable maladie de Hotchkins, un cancer qui ne pardonne jamais ici. Comment expliquer au mari qui semble l'aimer profondément qu'il faille aller à l'hôpital des cancéreux de Kolkata pour les examens sans les démolir! Pour éviter cela, on leur propose de les accompagner au 'grand hôpital'. Ils apprendront assez tôt leur malheur. Mais j'insiste pour qu'ils reviennent me voir, afin de pouvoir les soutenir un peu moralement.

- Enfin, Krishna, une fille de 32 ans, non mariée, qui paraît un squelette de 18 ans, vient avec sa maman pour se faire admettre ici. On suit depuis 15 ans sa maladie cardiaque congénitale et elle survit encore on ne sait trop comment, car elle a eu la tuberculose entre temps. Ses vieux parents ne peuvent plus la nourrir. Mais on ne peut la prendre, car, s'il lui arrivait quelque chose à ABC à ce stade quasi terminal, on aurait d'autant plus de problèmes qu'elle est connue comme étant la protégée de Sukeshi. C'est avec grande peine qu'on doit lui refuser l'admission. Gopa, la responsable, qui n'a pas encore appris à dominer ses émotions devant des cas douloureux, se met à pleurer. Elle n'est ici que depuis 6 ans et, pour dominer ce type de situation, il faut un minimum de dix ans d'expérience: on peut (et devrait) avoir le cœur brisé de prendre telle ou telle décision, mais on ne peut laisser paraître son désarroi sous peine d'augmenter celui des gens.

- Et pour conclure cette liste non exhaustive de deux jours d'action, on admet une douce petite sourde-muette de 8 ans, qui depuis me suit silencieusement comme un chaton. Silence assourdissant de sa détresse de fillette perdue. Car qui a pu lui dire que sa maman ne l'avait pas abandonnée ici? Mais Dieu merci, sa maman est déjà revenue deux fois la voir.

A part cela, j'ai eu un jour la joie de voir arriver trois des supérieurs des Frères de Mère Térésa (le Provincial, le Régional et celui du District). Je leur avais donné à tous des cours médicaux lorsqu'ils étaient au noviciat il y a 26 ans. Ils ont semblé enthousiasmés par ce qu'ils ont vu ici. Ils m'ont dit: 'C'est incroyable que des non-chrétiens et des non-religieux puissent faire un si beau travail.' Et en visitant ICOD, ils m'ont demandé s'ils ne pouvaient pas envoyer parfois leurs Frères 'pour avoir une expérience autre', pour se former dans la prévention de la tuberculose et dans la réhabilitation des handicaps divers. Enfin, de pouvoir venir se ressourcer à l'Ashram. Inutile de dire combien j'étais heureux. Car eux, ce sont des dizaines de milliers de lépreux, déments, grabataires, malades du sida, tuberculeux, mourants, mendiants, orphelins, abandonnés et rejetés qu'ils soignent avec dévouement depuis tant d'années.

Ils reviendront.

Le lendemain, voici qu'arrive mon Frère du Prado Ephrem, bouleversé. Car, dans une réunion du Doyenné où il était présent, des prêtres m'ont violemment pris à partie devant l'évêque pour mon prétendu éloignement de l'Eglise

J'ai envoyé alors une longue lettre aux principaux responsables du Diocèse pour répondre aux accusations contre le Prado en général, les Frères en particulier, et moi en détail!

Ah, que je regrette de ne pas être parti à l'Ashram du sud où on m'attendait pour l'anniversaire de sa fondation, dans la paix et la contemplation, et dans l'anonymat du silence et de la solitude, dans un endroit où je suis respecté tel que je suis et non pas tel qu'on voudrait que je sois!

Le 20 février nous avons fêté les 20 ans de Papou, mon filleul et fils de Sukeshi. Les enfants l'aiment beaucoup et la soirée fut des plus réussies. On avait fait un bouquet de toutes les
 
Fleurs de ICOD
 
 
 
deux mètres sur deux. La lumière s'éteignit et il fallut rallumer les bougies pour y voir quelque chose. Puis le courant revint.

Quelques jours plus tard, ce fut la fête de Sarasvatî, la déesse spéciale des écoliers. Les enfants, dans chaque hameau, collectent de l'argent pour pouvoir s'acheter la statue qu'ils convoitent tant. La nôtre avait deux mètres de haut et était superbe, dans ses atours dorés, assise sur son grand cygne blanc, signe de la sagesse, et les mains débordantes de fleurs. Quand le poujari (prêtre) arriva, mal rasé selon l'étonnante coutume, ce furent des rites. Et la statue devint idole, et l'idole devint déesse. Des rites millénaires en vieux sanscrit, auxquelles personne ne comprend quelque chose. Mais danses et chants durèrent trois soirées. Et le clou fut son immersion dans l'étang en pleine nuit sous les cris: 'Reviens-nous bien vite, oh bienfaitrice'!

Puis, ce fut ce dernier jour du mois, Mahashivaratri, la nuit du mariage de Shiva-le-terrible avec sa parèdre Parboti-la-douce. Toutes les filles et femmes préparent la fête plusieurs jours à l'avance. Elles collectent fleurs, feuilles, fruits, brindilles, etc. Chaque objet est nécessaire pour la pouja qu'elles effectueront au cœur de la nuit, pour appeler la bénédiction du couple céleste sur leurs maris ou sur leurs futurs époux.

Enfin, cette dernière semaine, Kamruddin de UBA vient de m'offrir une voiture Maruti, parce que 'sa suspension étant particulièrement douce.' Troisième voiture offerte en 4 ans. A nouveau refusée. Cependant, comme elle me servira bien en ces temps de difficultés à me déplacer, je l'ai acceptée temporairement au nom de ABC et BPBS. Et elle restera au nom de UBA. On verra qu'en faire plus tard. En attendant, immense gratitude envers mes frères et sœurs de CIPODA qui font tout et depuis si longtemps pour m'améliorer la vie: trois nécessaires d'oxygène avec bonbonnes, un stabilisateur d'électricité, une imprimante, un portable. Vraiment, je les remercie sincèrement.

Les manguiers sont en fleurs, odoriférants et superbes. Les pamplemoussiers embaument ABC. Quelques autres arbres commencent à sortir leurs fleurs. On sent le printemps, mais l'hiver est toujours là.
 
 
Les jacinthes d'eau
 
 
 
 
 
envahissent et embellissent les étangs et canaux de leurs grosses grappes mauves. Merveilleux, mais mortel! Car en une saison, un plant en produit un million d'autres, paraît-il. Ce qui bloque tout transport et étouffe les poissons qui voient l'oxygène leur manquer. Cette biomasse extraordinaire est exploitable, mais personne ne le fait! Et pourtant…

La politique ne perdant pas ses droits, nos chers dirigeants de Delhi n'ont aujourd'hui qu'un seul projet: l'expulsion des Bangladeshi réfugiés et installés en Inde depuis des générations. Seul petit problème: ils sont entre 15 et 20 millions! Mais cela n'arrête pas nos dirigeants. Ils exigent que l'armée aide à les expulser. Ce que cette dernière, traditionnellement apolitique et non-interventionniste, refuse de faire. En attendant, c'est le désespoir de millions de familles qui sont pour la plupart nées ici.

Enfin, deux faits divers prouvant que l'homme, encore et toujours, avec son absence de souci d'harmonie, ne provoque que du désordre et des cataclysmes, quitte ensuite à en mettre les conséquences sur la nature:
 
 


Une panthère
 
 
 
a tué une personne et grièvement blessé quatre autres dans le Delta, où elle ne vit plus depuis longtemps. Chassée de ses jungles coutumières, elle s'est retrouvée en territoire inconnu, et s'y comporte en conséquence.  
       
 
 
 
Les Eléphants
 
 
 
continuent de semer la panique à Bankura, à 100 kilomètres d'ici. Dans tout le Bengale cette année, les pachydermes ont piétiné à mort 85 personnes, la plupart du temps guidés par une 'matriarche' en furie qui, voyant une fois de plus sa route migratoire coupée, perd la tête. Dans le sud, ce sont 41 personnes qui en sont mortes. On vient de tuer un vieux mâle qui à lui seul était responsable de 12 morts. Du coup, la question du 'corridor' pour éléphants entre Orissa, Bihar et Bengale est remise à la mode. Mais gageons que des forestiers véreux trouveront bien les moyens de détruire encore plus les forêts résiduelles sans s'inquiéter des conséquences, tout en portant plainte pour de nouvelles déprédations. Quand donc l'homme arrêtera-t-il son minable égoïsme, commettant des dégâts mille fois supérieurs à ceux des animaux: Le jour où l'homme et l'animal vivront en paix, ce sera le Paradis sur terre. Arrivera-t-il vraiment? Oui, quand les Associations des droits de l'homme reconnaîtront le droit de la nature, et quand les Associations écologiques respecteront le droit des hommes, spécialement des indigènes! Ce n'est pas demain la veille, on en est loin en Inde pour l'instant. Et en Occident aussi probablement!
 
Très fraternellement
             Gaston DAYANAND
 
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