Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 28 - Janvier 2003
 

Premier janvier. Nouvelle année – nouvelle Tenue. Pour la première fois que je suis en Inde, j'accepte de porter le superbe 'dhoti' d'ambre et de lumière, le costume typique du Bengali des classes supérieures pour les fêtes. C'est une pièce de 6 mètres d'étoffe que l'on s'enroule autour du corps en la passant entre les jambes de telle façon que, lors des pluies diluviennes ou autres inondations, il suffit d'en tirer un coin et de le mettre dans sa poche pour dénuder les jambes, jusqu'aux cuisses quand il est nécessaire. On peut donc patauger tout à son aise sans mouiller son habit. En fait, tous les plus pauvres le portent, surtout les paysans et les coolies des slums, mais en gris.

Comme le savent ma famille et mes vieux amis, je me suis toujours habillé à l'Indienne, dès le premier jour de mon arrivée et même durant mes séjours à l'étranger. Mais j'ai aussi toujours veillé à ne jamais apparaître comme faisant partie d'une communauté spécifique, puisque je me devais à tous. D'où mon mélange vestimentaire bengalo-islamo-réfugié bihari, ce qui m'a toujours fait classer dans la population la plus pauvre des slums ou campagnes. Or depuis 4 à 5 ans, on ne fait que m'offrir des 'kurtas' (chemises sans col) brodées et plus ou moins raffinées de trente-six couleurs, ainsi que des pyjamas (pantalons flottants) blanc d'un plus éclatant encore. J'y perds certes en pauvreté, mais j'y gagne en 'dignité'! Car que faire d'autre que de les porter puisque je ne vis que de dons et que depuis trente ans, je n'ai jamais moi-même acheté une simple cravate?

Janvier fut le mois le plus froid depuis 12 ans, avec la semaine la plus glaciale depuis 25 ans. Cela a été terriblement dur pour les pauvres, enveloppés dans leur simple couverture. Il y a eu plus de 1.600 morts en Inde du nord, et quelque 800 au Bangladesh. Résultat pratique pour le douillet que je suis devenu: frigorifié, je me suis calfeutré dans ma chambre, glacée elle aussi, avec parfois 5 pull-overs, deux châles, trois paires de chaussettes et un passe-montagne, et j'ai ainsi pu battre mon propre record: premier hiver depuis 22 ans que je n'étais pas malade.

Le 10 janvier, voilà que mon distingué chirurgien confirme par téléphone qu'à l'écoute de mes nouveaux symptômes, probablement exagérés par le Bureau ABC, une nouvelle opération est nécessaire. Ah bon! Une petite place ici pour le mot de Cambronne – 'La barbe'. Mais ma foi, je suis prêt. Après rendez-vous je file le voir en ambulance pour savoir la date exacte de cette intervention. Examen. Palpation, il écrit quelque chose. Je regarde par-dessus son épaule: 'ventre distendu, un peu trop mou sur l'incision. Mais NAD' (= rien à signaler). 'Tout cela est tout à fait normal dans votre cas. S'il n'y a pas de douleurs, je pense que vous pourrez en réchapper. Mais il faut absolument encore deux mois de précautions.' Victoire donc!

Et à mi-janvier, j'enfile moi-même seul mes chaussettes, pour la première fois depuis deux mois. J'ai une envie folle de cabrioler comme Armstrong sur la lune. Et depuis, je vais mieux chaque jour.

Janvier a été le mois de diverses joies, mais d'aucun pépin important.

Le 5 janvier nous avons fêté le Noël des personnes handicapées. Dans le parc de ICOD, plus de 1.000 gosses infirmes, dont les 38 de UBA (Kamruddin) et les 30 de Poros Podma (Le toucher du lotus) de Mina, la fille de Wohab, venant de 100 kilomètres pour l'occasion. Grande fut leur joie à tous et toutes de se retrouver parmi des centaines de dahlias, chrysanthèmes, lupins, glaïeuls, soucis et autres immortelles. Imaginez qu'un simple plant de dahlia porte entre 25 et 35 fleurs, certaines atteignant 25 cm de diamètre. Et il y en avait deux cents, de toutes couleurs. Sur un podium de bambous, nos gosses ont exécuté des                       
 
Danses folkloriques classiques
 
 
(la plupart avec prothèses et orthèses). Il y avait plusieurs chants en chœur, et un prestidigitateur.
 
 Enfin un

 
Charmeur de serpents
 
maniant une douzaine de cobras, bongares, pythons et quelques autres gentilles créatures. Il s'est fait mordre au bras, et on a distinctement pu voir le sérum couler, puis le sang, pendant le reste du spectacle. Mais ces castes spéciales sont immunisées dès leur enfance.

Le 12 janvier, on remet ça avec 75 déshérités de 6 Comités de femmes créés par Sukeshi il y a 10 ans.

Le 19 janvier, ce sont 37 ex-prostituées et leurs fillettes qui se sont défoulées en dansant dans ce lieu idyllique. Sukeshi est en rapport constant avec elles, car elles ont un atelier de recyclage de papier (fort artistique lui-même) avec lequel elles fabriquent des objets d'art, porte-lettres, porte-crayons, coffrets à bijoux, bijoux divers, sacs. Papou est venu à Bélari nous proposer un moniteur, et nos sœurs malades mentales ont commencé la fabrication de sacs ou cornets. Profit: 50%. Dans deux ou trois mois, il paraît qu'elles seront aptes à faire les autres objets et ramasser un petit pécule pour elles-mêmes. Pour le moment, c'est une de nos jeunes orphelines de 14 ans qui en est la responsable en l'absence du moniteur. Analphabète, elle se débrouille fort bien.

Le 15 janvier nous étions sur pied de guerre pour accueillir à bras ouverts notre frère et notre sœur Dominique et Dominique Lapierre. Lui est devenu une légende au Bengale. Tous les journaux étaient pleins de ses photos, réputation encore augmentée par son action généreuse et retentissante à Bhopal, sa nomination de Chevalier de la Légion d'Honneur, et le fait que son nom soit arrivé en deuxième position sur la liste des Nobel, à cause de toutes les distinctions internationales reçues. La réception cependant était simple. Quand je suis présent, c'est ma condition, aussi le personnel s'est-il parfois réjoui d'autres années de mon absence, pour le recevoir comme un chef d'Etat! Car ils sont aimés de tous et, toutes pour leur simplicité et l'amitié qu'ils savent distiller à tour de bras.

J'ai été extrêmement reconnaissant pour le beau geste qu'ils ont eu tous deux en prenant les mains de Sukeshi et du président de BPBS, qui se regardaient en chiens de faïence depuis deux ans et avaient coupé toute relation depuis l'expulsion de l'an dernier, et en leur demandant devant tout le monde de se pardonner et de se réconcilier. Applaudissements sans fin. Certes, la réconciliation que je m'échinais à préparer depuis des éons a eu lieu, mais on est encore loin de la réconciliation des cœurs. Cela viendra peut-être quand même un jour. En attendant, et bien que le même jour Papou se soit fait adresser des menaces de mort par un jeune, ils peuvent tous trois, lui, sa maman et Kantu, le président de ABC, revenir de temps à autre ici.

Dans la foulée, les Lapierre ont accepté de financer à nouveau les projets de BPBS (Centre médical spécialement), quoique sous condition. Et à mon grand étonnement, ils ont pris à leur charge inconditionnellement l'ensemble du futur complexe physio-psychothérapeutique de ABC, qui se met lentement en place et comprendra un grand nombre d'unités. De conception ultramoderne, il coûtera quelque 25 millions de roupies soit plus de € 500.000. Jamais je n'aurais osé présenter un tel projet. Mais la dynamique jeunesse de Papou et ses réelles compétences d'organisateur et d'expert comptable, jointe au sérieux du jeune président Kantu, spécialiste en électronique, le tout allié à l'enthousiasme contagieux – même si parfois utopique - de Sukeshi pour 'mes enfants déshérités et rejetés', ont permis ce miracle. Qu'ils sachent au moins qu'ils ont toute ma gratitude et celle de tous et toutes ici.

L'argent, bien que n'étant jamais la priorité – il ne peut jamais l'être, car il prendrait alors la place de l'amour, donc de Dieu - est indispensable pour réaliser certains des rêves les plus fous des gens mal en point: un jour je marcherai; un jour je parlerai; un jour je me débrouillerai seul; plus  tard je pourrai me marier; peut-être je deviendrai enseignant, etc.                                                       

Je dois aux Lapierre encore plus que tout ça, puisqu'ils font tout pour lancer sur un marché sursaturé mes deux bouquins, qui doivent être d'ailleurs à cette heure disponibles en toute librairies.




 
 
En fin de journée, visite d'une exposition d'artistes peintres au travail, à la jonction même du Gange et de la Damodar, à 4 km de Bélari, en un endroit stupéfiant de beauté. Dans un parc fleuri à souhait, 17 des plus fameux peintres du Bengale ont créé gratuitement des toiles sur le thème 'Handicap et vie'. Ils y ont passé toute la journée et y ont mis tout leur cœur. Dominique les a tous signés. Ils sont destinés à être vendus à une exposition spéciale au seul profit de ABC. La TV et de nombreux journaux ont parlé de cet événement et du travail d'ABC. Papou et le reste du Comité peuvent être fiers d'une réalisation qu'ils m'avaient en partie cachée car ils craignaient que je m'y oppose. Et puis les grands projets, ça n'a jamais été mon fort.

A ICOD, ce mois, on a mis les bouchées doubles: enceinte intérieure presque terminée, hutte du gardien en construction, fondations du bungalow des personnes âgées. De plus, Wohab de SHIS s'est engagé à terminer en trois mois tous les bungalows du futur Centre de formation sociale. Tout est donc en chantier, au milieu des fleurs et des oiseaux, tout chante.

Janvier est normalement le mois des oiseaux migrateurs. Ils viennent des toundras de Sibérie, des steppes de Mongolie, des hauts-plateaux tibétains ou des chaînes du Zong zhua (Sseu Tchouan chinois). Le ciel vibre de leurs formations en V. D'autres, moins nombreux, viennent de différents continents, tels Barbara et Fabien qui nous reviennent de la Suisse et resteront six semaines, accompagné de la charmante Céline qui, elle, restera trois mois, pour apprendre aux enfants à jouer. Puis, ce fut au tour de la famille française Chou, Michel et Réjane qui ont passé aussi trois semaines au milieu des gosses, aux délices de tous. Ils ont déjà pris en charge avec leurs amis d'Association Espoir-Nord plus de vingt parrainages. Une joie de les recevoir tous. Et puis, il y a eu aussi des Allemands et des Canadiens ainsi qu'une dame d'Argentine.

Il y a quand même quelques notes sombres à signaler:

- le décès du mari d'une de nos malades mentales. Elle a maintenant trois enfants à sa charge et est bien loin d'être tout à fait rééquilibrée. Dans son état vraiment grave, comment va-t-elle s'en sortir? A nous de trouver une solution.

- Le frère d'une de nos grandes filles est mort d'un accident. Il avait treize ans. Un drame pour une famille dans la misère. Comment affronter l'avenir sans ce jeune qui était leur seul espoir? Une responsabilité de plus pour nous.

- Au moment où j'écris, on nous annonce que, lors d'une balade de groupe le long du Gange, une des malades mentales (celle de Pilkhana qui avait déjà attenté à sa vie depuis mon balcon) s'est jetée dans le fleuve. Heureusement, la marée était basse et notre ami Fabien a pu la sauver sans trop de difficulté.                       

Enfin,  après                                                                                        
 
le Terrible Ouragan

 
 
de fin décembre, où des centaines de pêcheurs de haute mer avaient perdu la vie, nous avons appris ce mois que 21 hommes vivant à l'extrémité de notre commune ne sont jamais revenus. 48 membres de leurs familles, dont 18 jeunes veuves, sont maintenant dans le désespoir. Nous avions dans leur hameau lancé une organisation de femmes il y a dix ans avec Sukeshi, mais elle est peu à peu tombée à l'eau. Je connais donc toutes ces familles, qui habitent dans des huttes plus que misérables. Etant d'un parti différent (marxiste) que l'ensemble de la commune (extrême-droite hindouiste) elles n'ont reçu que des miettes en compensation. Sukeshi a organisé une rencontre avec elles le jour même de la visite aux peintres, à 200 mètres de leur village, ce qui lui a gâché le reste de la journée, car ça la rendait malade de penser à ces familles. Elle doit les revoir toutes à ICOD en mars. En attendant, j'ai écrit à différents départements du gouvernement pour leur rappeler leur devoir. Et ensuite, on verra ce qu'on pourra faire plus concrètement pour ces femmes.

Nous avons pu cette année aider 30 jeunes filles pour leur mariage, grâce aux dents en or apportées par les Lapierre à la suite d'un envoi de dentistes italiens et aussi de dons en espèces (colliers, bagues, etc). La moitié des filles sont orphelines. Les autres sont soit de parents handicapés, soit infirmes elles-mêmes, soit dans une misère totale. Comme on a reçu encore de quoi fabriquer de nouveaux bijoux, je suis super-content de pouvoir continuer cette aide si précieuse, bien que toujours très délicate à réaliser. En l'absence de Sukeshi, c'est à moi qu'en échoient la responsabilité et les enquêtes.

Cette dernière semaine enfin, à nouveau 25 opérations de becs-de-lièvre. Quelle joie pour ces jeunes et leurs familles de voir leur honte terminée, car il ne reste plus aucune cicatrice.

Au Bengale, les élections communales se préparent dans la fièvre, prélude à l'hystérie qui s'en suivra. Déjà quelques morts ici et là. Une première manifestation à Kolkata a rassemblé 700.000 personnes. Une semaine plus tard, les communistes ont répliqué avec 1.200.000 manifestants. Et on nous promet une manif monstre en avril de 3 millions de personnes. Cette année,l'extrême droite du BJP (qui n'a que très peu d'influence au Bengale) s'est juré de transformer notre état en un nouveau Gujrât. Donc un génocide musulman, et s'ils peuvent rajouter quelques chrétiens à leur auto-da-fé, ce leur sera un bon bonus. Pas vraiment joyeuse, la perspective.

La tension avec le Pakistan est à son point maximum. Après la révélation par Musharraf qu'il avait été prêt à lancer une bombe atomique sur l'Inde, la réplique de Delhi a été d'affirmer qu'en ce cas, l'Inde rayerait purement et simplement le Pakistan de la carte du monde. Tant d'irresponsabilité effraye. Heureusement, le nouveau gouvernement du Cachemire semble garder la tête froide. Ouf, après tant de massacres et de démagogie.

En fin de journal et en supplément, trois nouvelles intéressantes:

- Le Bengale a reçu la médaille de l'UNICEF pour les progrès réalisés dans l'hygiène et la diminution des maladies infantiles. Pas trop tôt qu'on se relève de notre honte. Nous avons du plaisir à penser que peut-être les millions de consultations que nos équipes ont réalisées depuis trente ans ont aussi contribué à cette amélioration. Quand je suis arrivé, il y avait 463 morts pour mille enfants. Maintenant, on en est à 50, et le progrès sanitaire est réel ainsi que la diminution d'enfants par famille (2,3 en ville et 3,2 en campagne).

- Enfin, pour les géologues de ma connaissance, une pierre précieuse de 52 kilos, dite la plus grande du monde, qui était la propriété d'une riche famille du Kérala depuis plus de mille ans a été saisie par le gouvernement et déclarée 'trésor national'.

- Je suis content de vous dire que j'ai retrouvé ma santé. Personne ne peut croire que, ayant eu encore besoin de quelqu'un pour me soutenir à la marche mi-janvier, je puisse maintenant filer à toute vitesse. Merci à tous ici et ailleurs!
 
Très fraternellement
                                  Gaston DAYANAND
 
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