Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 27 - Decembre 2002
 
Noël
 
 
Je commencerai par vous parler de la façon dont nous avons vécu ce jour de fête.

Il faut savoir que dans les campagnes, même si Noël est une fête chômée en Inde, tout le monde travaille. Donc cette année, vu que je suis le seul chrétien du coin, nul n'arrête ses activités, encore que tous les enfants se soient vu donner congé ce jour-là.

A mon grand désespoir, ma santé ne m'a, une fois de plus, pas permis d'aller à Kolkata ou Howrah pour la messe. En effet, depuis 15 jours les douleurs aiguës, bien que non permanentes, à l'abdomen se sont soudain augmentées, et jointes à deux coups de froid successifs, ont prévenu tout déplacement, même en ambulance. Il faut dire en plus que, consulté il y a un peu plus de 15 jours mon chirurgien, craint qu'une nouvelle hernie soit en route. Du coup, par peur, mes amis ont mis un écriteau devant ma porte: 'Svp, Dada, aucun effort, aucune fatigue, aucune tentative de travailler trop.' Et je me retrouve à nouveau prisonnier.

Marcus, mon petit frère du Prado, est parti rejoindre sa famille pour la messe de minuit. La crèche et toutes les décorations ont été faites à mon insu et magnifiquement par deux hindous et un musulman. Mais en fin d'après-midi, je me suis quand même déplacé pour vérifier que, comme l'an dernier, on ne mettrait pas un roi mage à la place de Joseph ou pire, une bergère à la place de Marie. Ils ont fait un magnifique cercle de moutons entourant le berceau, et les anges virevoltaient un peu partout. Et treize pots de chrysanthèmes de toutes couleurs venant tout droit de ICOD décoraient le paysage. Et pour parfaire la soirée, Gopa, la responsable, m'a refait à neuf les décorations de la Chapelle et a réalisé une
 
 
 
Roue de paon
 
 
avec de fraîches plumes qui fait l'admiration de tous.

A 11.30, je me suis levé malgré les interdits, et suis allé au Centre ABC (cent mètres) apporter l'Enfant Jésus sur un plateau de cuivre décoré. Tout le personnel et les grands enfants étaient déjà là depuis un bon bout de temps. Il y a eu des chants magnifiques de Rabindranath Tagore, et plusieurs autres chrétiens dont je ne sais encore à ce jour qui les leur a enseignés. Puis j'ai voulu leur indiquer une lecture de la Bible sur la naissance à Bethlehem, mais ils m'ont sorti une Bible grand format, et une des responsables m'a dit que tout était déjà préparé. Et elle s'est lancée dans un marathon évangélique qui a duré presque trente minutes. Je pensais qu'elle irait jusqu'à l'Apocalypse, mais je ne pouvais décemment pas faire interrompre la lecture ou me lever pour partir. Car même si j'ai toujours affirmé que l'Evangile réchauffait, j'avais les pieds si gelés qu'on a dû m'aider à me lever. Mais j'étais si heureux!

Le matin à 6h, réveil pour assister au départ d'une douzaine d'infirmes pour un hôpital de Kolkata: deux culs-de-jatte, trois avec une jambe coupée au-dessus du genou et notre Rajou qui sont allés se faire remettre de nouvelles prothèses gratuitement. Et notre responsable réussit le tour de force de faire accepter       
 
 
25 personnes avec
becs-de-lièvre
 
 
pour qu'elles soient opérées, toujours gratuitement, en janvier. Quel excellent cadeau de Noël à présenter devant la Crèche!
 
 
A huit heures
 
 
 
Prière générale
 
 
Après les chants qui n'en finissaient plus mais qui étaient rendus avec une telle ardeur que même 'les anges dans nos campagnes' n'avaient offert aubade plus mélodieuse aux bergers, j'y suis moi aussi allé de mon 'Adeste fideles' en latin, à la grande joie de tous car en général, l'hiver, je ne puis guère chanter. Et juste au moment où j'allais attaquer joyeusement 'Il est né le Divin Enfant', voici qu'une commotion fait se retourner tout le monde – c'est l'arrivée inopinée, mais combien émouvante, de mon vieil ami de la Ramakrisna Mission, le                                                                                               
 
 
Maharaj Sannyasi
 
 
de 84 ans qui, malgré sa maladie, a tenu à venir partager notre joie. Il m'a embrassé en criant 'Vive Jésus' et m'a offert une énorme rose orange bien parfumée de son Ashram. Il s'est ensuite étendu de tout son long devant la crèche et y est resté longuement en adoration. Moi-même je n'avais pas pu faire ce geste de vénération traditionnelle. Puis il a prié, parlé à tous et nous a bénis.

A 10 h, deux femmes, l'une abandonnée par son mari avec un bébé, et l'autre, jeune veuve avec deux enfants, sont venues me rappeler que l'an dernier, j'étais allé chez elles avec Sukeshi et leur avais promis de faire quelques travaux pour leur hutte qui s'est effondrée. On y accédait en rampant. J'étais plutôt confus, et me suis immédiatement engagé d'en parler à Sukeshi et à remplir notre promesse. J'ai voulu me racheter en leur offrant une place de cuisinière à ICOD, mais elles m'ont fait remarquer que les responsables du village avaient averti: 'si vous donnez du travail à une, vous devez en donner à tous!' Voilà un exemple qui montre qu'il n'est pas toujours si facile de travailler dans ces villages d'intouchables!

Et tout le reste de la journée ce furent danses et chansons, sauf pour moi qui me sentis obligé de finir un travail urgent qu'on m'avait demandé pour le lendemain et que je n'avais pas encore terminé.

Revenons à début décembre, à ce jour où, remuant la planche qu'on met sur les deux marches pour me permettre de sortir sans escaliers, je vis
 
 
Un bongare
 
 
 
en surgir! C'est une des espèces de serpents les plus venimeuses. Sa piqûre est fatale en quelques heures, voire moins. Mais le pauvre ophidien que le garde a cru bon d'occire sur-le-champ avait pourtant bien droit à la vie, lui aussi!
 
Nous avons peu après organisé une rencontre du                                            
 

Comité Central du CIPODA
 
 
à ICOD. Etaient présents – le président Wohab, la vice-présidente Sukeshi, le secrétaire, Kamruddin et la trésorière, Soritda. Trois autres personnes moins connues étaient aussi là. Nous avions invité à nouveau tous les internes de Bélari. Ce fut une belle journée au milieu des fleurs et nous pûmes discuter tranquillement des problèmes parfois insurmontables que crée notre volonté de n'utiliser que de l'argent indien pour aider quelques 25 ONG. Nous avons pris plusieurs décisions importantes, dont celle de commencer les travaux conjointement: muraille interne, maison du gardien, bungalow des vieillards et Centre psychiatrique. SHIS et FFB Genève en sont les premiers donateurs.

En cette journée, belles observations sur l'étang du martin-pêcheur géant (Alcyon), de cormorans, de plusieurs hérons et aigrettes, et d'une grande mangouste. Quelques jours plus tard, des grands singes Hanuman ont fait leur apparition à l'occasion d'une belle pêche de crevettes et langoustes venues améliorer notre ordinaire: ajoutée à une carpe de 5 kilos de l'étang de Bélari, cela a fait un vrai banquet!

Nous avons eu la tristesse d'apprendre le suicide d'une de nos anciennes handicapées, un peu malade mentale. A 16 ans, elle ne supportait plus d'être moquée et battue par son père (alcoolique), une fille toute simple, toujours souriante bien qu'assez mélancolique. Elle vient allonger la liste des décès de cette année de nos anciens invalides: deux tout jeunes IMC et une sourde-muette de 14 ans que j'aimais beaucoup, morte dit-on d'un accident à la maison, mais plus probablement d'un coup de bâton de son père (alcoolique). Quel drame que l'alcoolisme! Quand, mais quand donc comprendrons-nous que l'alcool est aujourd'hui au monde le plus grand fléau, le plus dévastateur, bien loin en avant du SIDA ou des drogues de tout genre? Mais voilà, l'alcool frelaté des pauvres ou l'éthylisme des cocktails des plus huppés sont acceptés comme un signe de virilité, voire un statut! Quel malheur et que de familles détruites dans le monde entier, et que d'enfants naissant handicapés ou débiles à cause de ce 'cancer' qui refuse de dire son nom!

Nous avons eu à plusieurs reprises la visite de Pierre Joseph et de ses amis. Mais qui est donc ce Pierre dont tu parles tant, m'a demandé un correspondant? Eh bien, Pierre, c'est mon vieil ami (il a 79 ans) depuis 22 ans, ingénieur suisse de son état, mais en fait infiniment plus que ça, puisqu'il a abandonné son métier de concert avec son épouse Daisy, décédée il y a deux ans, pour vivre plus proches des pauvres. Ils se sont tous deux montrés des visiteurs si réguliers qu'ils font maintenant partie du paysage indien. Pierre reste ici quelques mois, visite des centaines de gens dans plusieurs districts (sa devise: fidélité) et bref, se plaît à me faire concurrence dans le cœur d'innombrables amis que je n'ai plus le temps de visiter depuis belle lurette. D'une simplicité et d'une générosité extraordinaires, tout le monde s'accorde pour le reconnaître lumineux, et sa foi protestante enracinée dans l'Evangile en fait pour moi un alter ego très cher et précieux. Et de plus, il sait choisir ses dizaines d'amis helvétiques qu'il nous amène année après année.

Beaucoup voudraient savoir ce que fait Sukeshi depuis près d'un an qu'elle a quitté Bélari. Je peux vous en donner la certitude, elle est loin d'être au chômage. Car non seulement elle prépare les nouveaux bâtiments qui accueilleront les enfants d'ABC et autres personnes en détresse, mais encore elle passe toutes ses journées, et parfois ses soirées à visiter des gens dans les hôpitaux, dans leurs taudis ou simplement ceux et surtout celles abandonnés le long des routes. Elle a détecté des cas à peine imaginables. A l'en croire, si ICOD était terminé ce soir, il serait déjà plein à craquer demain de déshérités de toutes sortes! Et il est vrai que chaque fois que je vais à Ulubéria (deux fois par mois), et que j'attends devant la porte du bâtiment que l'on m'amène au Bureau ABC au premier étage, il y a souvent là une foule de malades et des dizaines d'autres quémandeurs: qui pour le mariage d'une orpheline, qui pour un décès, qui pour une maison effondrée, qui pour un opéré renvoyé d'une quelconque clinique, et bien d'autres problèmes encore. Nommez la détresse, et vous trouverez notre fondatrice en dialogue avec elle. Quand je me désole de mon inactivité et inutilité, elle me répond: 'Vous nous avez appris à aimer tout le monde et maintenant, on est un bon nombre à le faire à votre place! Restez simplement avec nous pour continuer à nous inspirer!'

A l'occasion des vingt ans d'un des hebdomadaires indiens les plus prestigieux, j'ai eu la grande joie de lire sur la couverture: '20 héros authentiques de l'Inde de ces vingt dernières années'. Au nombre de ces héros se trouvait mon ami et frère musulman                                                                                                
 

Mohamed Abdul Wohab
 
 
pour son action médicale, sanitaire et sociale. Et l'article fort élogieux soulignait qu'il avait été converti à l'action par l'amour, grâce à un groupe de travailleurs de SSS lors des grandes inondations de 1978. Il a reçu des dizaines de médailles de récompense, de l'Inde comme de l'étranger. Plus de 50 articles de journaux ont loué depuis quelques années le travail de SHIS. Les graines sont longues à planter mais, les fruits n'en sont que plus beaux si l'action est dictée par le service et l'amour. Merci à Wohab et son équipe.
Parlant de SHIS, on pourrait noter que, durant leur travail dans les îles des Sundarbans, surtout à partir des                                                                 
 
 
Bateaux-dispensaires
 
 
 
ils ont fréquemment maintenant l'occasion d'entendre parler, voire de rencontrer des tigres. Cette année, depuis mai, il y a eu 25 cas de tigres apparaissant dans les villages, là même où j'ai travaillé pendant plus de dix ans. En général, ils se contentent de bétail, alors que dans la jungle, ils s'en prennent régulièrement aux humains qu'ils dévorent allègrement, les 2/3 d'entre eux étant mangeurs d'homme. Une quinzaine de pêcheurs tués cette année, nombre en nette diminution. Plusieurs se sont éloignés d'eux-mêmes, particulièrement les tigresses et leurs petits. Par contre, il a fallu tranquilliser au fusil à drogue
 

7 d'entre eux
 
 
pour les transporter au fin fond de la Réserve, au bord de la mer. Un des travailleurs de SHIS a pu prendre une photo d'un tigre en train de s'endormir.


Un peu plus tard, un                                         
 

Python
 
 
 
de six mètres fut découvert dans un hameau proche de Gosaba. J'avais toujours rêvé de finir par là-bas ma vie, sur une île isolée.

Pire que les félins cependant, les terroristes et autres extrémistes! Ce mois aura vu deux élections capitales en Inde: celles du Cachemire et du Gujrât. Dans le premier, Etat himalayen musulman, jouxtant le Pakistan et revendiqué par lui ce fut, on peut le dire, la première élection libre depuis 25 ans. Bien entendu, les terroristes s'en sont donné à cœur joie contre les candidats plus modérés, et il y eut plusieurs assassinats, mais ils n'ont pu empêcher la constitution d'un gouvernement relativement cohérent et composé de plusieurs indépendantistes, à la grande rage des ministres ultra nationalistes de Delhi. Victoire de la démocratie!

Au Gujrât, après le quasi-génocide de mars, où des millions d'extrémistes hindous paranoïdes ont massacré et violé impunément, sous l'œil encourageant de leur gouvernement ouvertement approbateur, plus de 2.000 musulmans, femmes et enfants, la lutte fut serrée entre le BJP nationaliste et le Congrès de Sonia Gandhi. Cette dernière a subi une cuisante défaite, laissant la masse excitée et assoiffée de sang élire un parlement aux deux tiers majoritaires. Quelle gifle pour la démocratie, et quelle victoire pour le fascisme qui maintenant ouvertement se promet de renouveler la même tactique dans toute l'Inde!

Tout cela est rendu possible par l'atmosphère hystérique actuelle de la sphère internationale, où les 'grands présidents' se balancent de plus en plus aux lianes du cirque de la globalisation, qui ont nom: soupçon, vengeance et haine. Comme ils les entremêlent à plaisir, ils finiront par rendre ce début de XXI siècle invivable, même pour ceux dont leur collusion a fait les premiers bénéficiaires.

L'Occident et les pays dits développés, que le terrorisme n'épargnera plus puisqu'il n'est que le Frankenstein qu'ils ont créé par leur bêtise et leur suffisance. Voilà où conduit la suprématie du Nord qui s'était octroyé le privilège à la fois de diriger le monde, d'en ériger les normes, d'en dicter la morale, et de l'imposer aux 5 continents, tout en se permettant de violer ces principes si cela lui chaut! Quelque chose à reprocher aux tigres?

Je termine par la visite imprévue, bien que longtemps attendue, d'un de mes supérieurs du Prado, José-René du Mexique. Gros, jovial, le rire facile, il fut d'une attention extraordinaire et jouit immédiatement de la popularité des enfants qui en étaient fous. Car, en bon latino, il chantait aussi. Une responsable m'a dit: 'C'est un Père, mais il se conduit comme un frère'. Hommage de taille à cet homme de compréhension qui, fait unique depuis trente ans, passa non seulement plus d'un jour avec moi, mais revint deux fois et resta 6 jours en tout. Quelle joie et satisfaction dans ma solitude, de rencontrer un supérieur qui comprenne vraiment ma situation si exceptionnelle, et accepte ma vie de pauvre disciple comme elle est, malgré toutes mes limites. Il a été pour nous, frères, le plus beau cadeau de cette fin d'année.

Bonne et heureuse année enfin à tous!
 
Très fraternellement
                      Gaston DAYANAND
 
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