No 26 - Novembre 2002
Tout d'abord, c'est un pique-nique avec tous les enfants et leurs monitrices sur la grande plage de Digha, à 176 km de Kolkata, sur la baie du Bengale. Non seulement c'est la première grande sortie depuis la création du Centre, mais c'est encore la première occasion pour tous de partager deux jours (car on a dormi à  l'hôtel!) avec la
Grande-Tante Sukeshi 
et le grand frère Papu
dont tous raffolent. Pour moi aussi, c'est la première fugue depuis huit mois et, comme les rois fainéants, j'ai suivi royalement en ambulance le car de tourisme qui les emmenait tous, chantant et hurlant de plaisir.
Bien m'en a pris, car cela m'a détendu et m'a fait un peu oublier les soucis et problèmes des différents Centres. Et même si nous sommes revenus claqués, j'en ai aussi bien profité que ceux et celles qui se sont baignés dans l'Océan Indien!
Et puis, c'est la Diwali, la Fête des lumières: illuminations de tous les bâtiments ou humbles huttes, feux de Bengale, pétards, fusées, danses d'allégresse. Nos sœurs malades mentales n'ont pas été les dernières à se trémousser au son de l'audio. Elles sont insatiables de musique et de chants.
Et enfin, le dimanche suivant, profitant du temps clément (ni trop chaud, ni déjà trop froid), nous emmenons tout ce petit monde en mini-pique-nique à ICOD, où les premiers fruits des arbres plantés l'an dernier apparaissent déjà: chérimoles,  goyaves, et bien sûr, depuis plusieurs mois, bananes et papayes. Quelques-unes des fleurs mises en terre cette année durant la mousson apparaissent déjà. Le coup d'œil est splendide en face du grand étang, bordé d'une longue frise de
Cannas Sauvages
parsemée à distance régulière de cototiers, de
Frangipaniers
et de palmiers à bétel. 2860 fleurs, de 37 espèces différentes ont été installées, ainsi que 200 arbres fruitiers, de 28 variétés (sans compter quelque 200 bananiers), 204 conifères, 104 palmiers de 5 espèces, plus de 60 arbres à large frondaison de 9 types, 71 arbres à fleurs de grande taille et de 10espèces, et enfin 25 buissons à fleurs de 9 essences et 35 plantes spéciales.
Cassia Specialis
C'est ABC qui, ayant reçu le riz de la récolte d'hiver, a payé en contrepartie toutes ces plantes, bien entendu hors budget. On est en train ces jours de finaliser les plans pour la réfection de la grande muraille intérieure abattue par les ouragans.
En attendant mieux, on a aussi instauré un petit dispensaire grâce au dévouement du groupe de jeunes filles de BPBS (en fait, toutes des mamans maintenant). Ouvert deux fois par semaine, il ne reçoit que les malades des petits villages avoisinants. Environ 1.200 par mois y sont soignés. Mais maintenant, les infirmières, toutes formées par Sukeshi (certaines depuis 16 ans), la réclame à leur tête, arguant que la supervision du personnel homme de BPBS les empêche de faire leur travail. C'est parfaitement exact, mais quand je discute avec elles, je ne manque pas de souligner qu'elles non plus ne supportaient pas la discipline, n'acceptaient pas de considérer chaque malade comme un frère ou une sœur, et que même certaines d'entre elles ont bien contribué à l'éviction de Sukeshi du dispensaire. Elles le reconnaissent maintenant, tout comme elles admettent leur mauvaise volonté du temps de Sandhya il y a dix ans.
Au même endroit démarrent ce mois de décembre des classes du soir pré-scolaires, et des cours de rattrapage pour les écoliers. C'est le CIPODA qui les prendra en charge. Au début, cela ne concerne que cent gosses. D'autres suivront.
Un cyclone moyen a déferlé sur nos côtes, tuant au moins 150 personnes. Mais plusieurs centaines de pêcheurs sont portés disparus. Nous n'avons eu que la queue, heureusement. La température est brusquement tombée, des pluies hors saison sont arrivées, et bon nombre d'arbres ont été abattus, y compris à ICOD. J'ai dû me calfeutrer dans ma chambre. Ce qui n'a pas empêché un coup de froid.
Je ne sais si je vous ai expliqué la différence entre cyclone et ouragans.
 Vous savez – ou ne savez pas que la mousson est provoquée par des vents alizés de l'hémisphère austral franchissant l'équateur et changeant brusquement de direction, sous l'effet de la rotation de la terre. Ces vents avancent alors jusqu'au Sri Lanka et se divisent, soit en remontant vers l'Egypte et l'Ethiopie au solstice d'été et inondant le Haut Nil, soit en remontant au Nord dans l'Océan Indien. Ils se scindent encore dans la Baie du Bengale les uns se dirigent vers les Andamans et l'Indonésie, les autres envahissent tout le Nord du sous-continent indien, jusqu'au Pakistan. Le long de ces milliers de kilomètres, les courants se sont chargés de nuages, et de nuages d'eau. Des pluies torrentielles les accompagnent partout, et cela dure cinq mois. De deux à quatre mètres d'eau au Bengale, jusqu'à onze mètres à Cherrapunji, en Assam. Record du monde.
Les cyclones suivent le même chemin, mais juste avant ou après la mousson.

Leurs vents atteignent couramment 200 kilomètres/h, parfois 300. Leur tête tournant sur elle-même à la manière d'une galaxie, ils produisent une queue de jusqu'à 1.000 kilomètres, où les vents se sont affaiblis (100 km), plus assez forts pour tout détruire, mais encore assez violents pour causer des dégâts considérables.
Les ouragans les imitent, mais ne forment pas de spirales. Ils peuvent toutefois être terriblement destructeurs, et c'est chaque année qu'on les subit dans le sud de Howrah. Ils peuvent aussi s'accompagner de véritables trombes d'eau: 40 à 90 cm en un jour!
Quant aux formidables North-Western de l'été, ils sont constitués par des vents secs du Bihar, dont les mouvements ascensionnels le long des Himalayas ont accumulé de grosses quantités d'eau. Extrêmement puissants, ils se déchaînent parfois presque chaque jour, vers 5 h du soir, abaissant alors l'étuve estivale de 13 degrés d'un coup, inondant villes et villages et provoquant de gros dégâts.
S'ajoutent à la liste de ces agréments les orages de sable venant des Haut-Plateaux tibétain, qui dépose une couche ocre de parfois plusieurs cm, après avoir quasi paralysé la vie par leur violence. Ainsi que, en hiver, les vents froids, mais secs, nous arrivant de l'Iran ou de Turquie. Et je vous fais grâce des trombes d'eau et autres typhons!
Voilà quelques explications que j'aurais bien pu vous donner auparavant pour vous faire comprendre les aléas du climat, et la peur au moindre coup de vent, de toutes les familles qui vivent dans des huttes.
Les anciens disaient aux missionnaires nouvellement arrivés: 'Dans ce pays, vous n'avez à craindre que cinq choses: le diable, le soleil, la pluie, l'humidité et les castes!'
Le froid a donc fait son apparition. En témoignent la brusque disparition des escargots géants. Alors que fleurissent les jacinthes d'eau (superbes, mais véritable fléau des étangs et cours d'eau), et surtout les six espèces de nénuphars sauvages – roses, jaunes, bleus, blancs, petits ou grands - et des lotus sacrés mauves. Enfin, les immenses toiles d'araignées, tendues sur plus de dix mètres en face de ma véranda, barrent le paysage d'une véritable dentelle ponctuée presque géométriquement par cinq grandes bêtes guettant leurs proies. Elles ont un corps oblong de près de 3 cm, velouté, ébène bordée de blanc. Fascinant. Parfois, de gros papillons se laissent prendre: et l'araignée de se précipiter et d'entourer et ficeler sa prise en un tournemain, en exécutant une véritable tarentelle. Occasionnellement de petits oiseaux s'y débattent, mais se libèrent invariablement. Et le matin, avec les gouttelettes de rosée, c'est une fresque de diamants presque incroyable.
Le nouveau Foyer de l'Espoir ABC a enfin commencé. Les murs d'enceinte s'élèvent, et les fondations du grand Hall sont en chantier. Grand espoir pour tous! En attendant, ils ont contacté une Organisation de prostituées qui essaye de relever les plus jeunes en leur offrant du travail, en l'occurrence, divers ouvrages en papier recyclé. C'est ainsi que les lettres et enveloppes d'ABC sont maintenant toutes devenues 'écologiques'!
ABC Belari continue comme par le passé. Un professeur de dessin a été embauché. Il est excellent, et certains enfants, y compris deux IMC, se sont révélés de véritables artistes. Trois filles ont été admises dernièrement au Centre psychiatrique: Hasina, 22 ans, mariée, dont la famille l'a obligée à avorter. Elle en a subi un tel choc qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Sumitra, une vingtaine d'années, chassée de sa maison par son frère aîné, pour avoir depuis son enfance des attitudes excessives, violentes et qu'on ne peut tolérer dans ces villages médiévaux. Enfin, Gauri, 20 ans, violée dans une échoppe et devenue folle depuis. Ces trois ont pratiquement les mêmes symptômes, et il faudra sans doute bien deux à trois mois de soins et d'amour pour qu'elles se relèvent un peu de leurs traumatismes.
 Notre petit
Raju
nous cause bien des soucis, car il est en période de crise. Il se révèle être de plus en plus éveillé et intelligent, mais ces qualités ne peuvent compenser ses déficiences cérébrales post-traumatiques, lorsque tout gosse, ses parents l'ont lancé du train en marche. Il en a perdu sa jambe, garde une cicatrice indélébile au thorax et son cerveau en est marqué à tout jamais. On cherche avec diligence une personne qui puisse s'occuper de lui à temps plein, pour l'empêcher de commettre les bêtises dont il ne se rend absolument pas compte et qui parfois sont extrêmement dangereuses. Ce matin même, il est tombé dans le canal après s'être fait renverser par l'ambulance qui sortait du Centre. Personne ne l'avait vu quitter le grand portail!
Les élections viennent de se terminer au Cachemire, et un nouveau gouvernement a pris les rênes, constitué démocratiquement d'indépendantistes et de congressistes, à la fureur de Delhi qui n'a pu conquérir un seul siège. Triomphe de la démocratie dans cette région où les morts se sont multipliés même durant les élections. Du coup, les quelque 200.000 hommes de troupe massés à la frontière depuis huit mois peuvent se retirer, amenuisant un peu la tension avec ce Pakistan qui se débat dans des contradictions autrement importantes, pris entre son général et ses mollahs extrémistes maintenant présents au conseil des ministres. On n'a pas fini de parler des problèmes de la région.
Très fraternellement Gaston DAYANAND
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