Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 25 - Octobre 2002
 

1972 – 2002. Ce mois est le trentième anniversaire de ma présence sous le Tropique du  Cancer. Ces longues années passées au Bengale auront marqué ma vie d'un trait de feu où même les cendres ont goût de braises, même les déconvenues ont senteur de victoire, même mes limites sont gages de fécondité.

 

Pourtant, si je jette un regard en arrière, que vois-je? Qu'ai-je donc bien pu faire qui me donne cet arrière-goût d'échec, alors que beaucoup pensent que ma vie a été utile? Comment cela s'est-il passé?

 

Reprenant la comparaison  classique d'Adenas De Borrar.
'Je contemple derrière moi des traces sur le  sable: quatre empreintes sinueuses mais parallèles: les miennes et celles de Dieu. Je n'ai donc jamais été seul! Pourtant, en examinant de près la piste à travers les années, je constate avec étonnement qu'à certains endroits, il n'y a qu'une seule trace, et que cela correspond justement aux moments de crises, de doutes, d'événements douloureux où parfois même tout semblait partir à vau-l'eau.  Etais-je donc seul à ces moments-là?'

 

'C'est alors qu'une voix me chuchote à l'oreille: 'Ce ne sont pas tes traces que tu vois là, mais  seulement les miennes, car en ces temps d'épreuves, je t'ai porté sur mes bras.'

 

Trente ans de peine et de souffrances parfois, mais trente ans de bonheur, et surtout trente ans de grâce et d'amour. Inutile de les détailler. Elles sont 'indétaillables'. Une seule chose est sûre: le Seigneur a réussi, et je ne sais trop comment, à faire produire des fruits à un arbre sec, à récolter de belles grappes là où de moi-même, je ne pouvais  donner que du verjus. Lignes parfois droites avec un crayon courbe, mais le plus souvent lignes tordues mais redressées in extremis par la main qui retenait le crayon folâtre ou infidèle!

 

                                   Atelier de Broderies
 
 
Donc, les réussites, c'est quand je m'abandonnais. Et le goût amer de l'amertume, c'est lorsque j'ai essayé de faire quelque chose par mes propres forces.

 

Mais si Dieu a réussi ce tour de force, c'est que je n'ai jamais été seul! Il a mis sur ma route – non, il m'a mis sur la route – des centaines de personnes qui m'ont aidé, guidé, accompagné. Et aimé. Encore sur ce dernier point, je les ai aimées encore plus qu'elles-mêmes le pouvaient, car la source de mon amour était dans l'Esprit d'Amour. Je n'ai moi-même été qu'un prolongement des autres, un peu comme la déesse Dourga qu'on fête en grande fanfare durant ces sept jours, et qui, avec ses 8 (voire 16) bras, porte les emblèmes opérants et efficaces des plus grands dieux du panthéon indien!

Seul, pauvre étrange, étranger perdu dans ce sous-continent de plus d'un milliard 500 millions d'individus, je me serais noyé!

  
  Un jour de fête


Et tous ces autres qui me remontent à la mémoire sont d'une diversité si étonnante que j'en reste moi-même un peu baba.

 

Bien sûr, ce sont les hindouistes qui dominent, mais ils sont eux-mêmes fort diverses: d'expression Bengalie ou Hindi (et dans toutes sortes de dialectes), autochtones ou venant du Bangladesh, de hautes castes (Brahmanes, Kshatrya) ou de basses castes, la majorité étant ex-intouchables ou parias. La Constitution a aboli l'intouchabilité, mais dans les faits, c'est  une autre chanson.

 

Parmi les musulmans, où j'ai des amis si chers et qui forment presque un tiers du Bengale, il y a les 'campagnards' qui ne parlent que le bengali, et des millions de réfugiés, qui eux bredouillent le Hindi en le mélangeant à leurs langues natales,  une bonne partie même ne comprenant que l'Ourdou (femmes et enfants surtout). Les élites parlent l'Arabe. Et puis il y  a les chrétiens, quasi inexistants dans les villages sauf dans les Sundarbans ou les districts éloignés, la plupart de très basse caste, souvent réfugiés du Bangladesh, parlant bengali dans différents 'patois'. Et encore ceux de Pilkhana, qui eux, viennent de la frontière népalaise (Bétiah) et parlent l'Hindoustani, et souvent l'anglais. La plupart sont pauvres, mais nombreux sont ceux qui ont 'percé' et sont maintenant aisés, car même si le père était tireur de pousse-pousse, les enfants ont pu faire de hautes études dans les collèges chrétiens, et souvent dans les foyers de Seva Sangh Samiti (plus de trois mille y ont fait leurs dix ans d'études) ou grâce à ses bourses d'écolage (près de 7000).

 

J'ai trouvé aussi de très bons amis dans la forte minorité anglo-indienne (métis). Ces derniers ont l'anglais comme langue, qu'ils soient de la haute société ou qu'ils vivotent dans les  bas-fonds des slums, déracinés à jamais et se réclamant de leur sang 'blanc' pour ne point trop se mêler aux autres.  
 
 
Les Adibassis (aborigènes) parmi lesquels je compte des amis fidèles, dont deux Frères du Prado, sont les habitants originaux de l'Inde,
 
                               Les enfants Adibassis
 
 
repoussés dans les jungles par les envahisseurs aryens, puis musulmans. J'ai fréquenté surtout les tribus Oraons du Bihar et de l'Orissa, les Mundas, les Santalis du Bengale, les Bodos de l'Assam, et quelques Nagas des confins de la Birmanie. Beaucoup sont animistes, mais la plupart sont chrétiens. Quelques bouddhistes ici et là, surtout venant de Darjeeling,  divisés en deux tribus, Lepchias et Bouthias, les autres se disant Népalis ou Gurkhas. Et quelques tibétains réfugiés.

 

Mes contacts ont aussi été fréquents avec le 'clergé' des différentes religions: les prêtres, poujaris, sannyasis,  vénérables Maharajs de la Ramakrishna Mission ou encore des fakirs hindouistes, tout comme avec des maulvis ou 'Imams' musulmans.

 

Les Bauls, danseurs et conteurs populaires, aussi bien hindouistes que musulmans, venaient souvent à Pilkhana.

 

Je n'ai connu par contre que marginalement des Sikhs du Pendjab, des Marwaris du Gujrât, qui eux appartiennent tous à la classe dominante ou aux taxis et transports.

 

Enfin, il m'a été donné de rencontrer des ressortissants de presque tous les Etats de l'Inde, spécialement les Madrassis du sud (il y en avait trois mille, vivant comme chiffonniers à Pilkhana).

 

Je ne puis pas oublier les Chinois, tous chrétiens, dont mon dentiste,  les Kaboulis afghans, prêteurs sur gages, les Jaïns qui portent un masque sur la bouche de peur d'avaler les microbes ou autres animalcules, les Parsis, descendants des adorateurs du feu persans de Zoroastre.

 

Rajoutez pêle-mêle à cette énumération les élites politiques  que j'ai fréquentées durant 15 ans pour obtenir ma nationalité indienne - les élus et députés de tous poils du Parlement de Delhi, des parlements locaux, des différentes institutions gouvernementales jusqu'aux Panchayats locaux  (Conseils municipaux). Sans oublier les nombreux policiers avec lesquels j'ai la plupart du temps entretenu d'excellents rapports.

 

Et puis les centaines d'ONG s'occupant plus ou moins heureusement de développement. 

 

Je n'oublie bien sûr pas les rencontres fréquentes avec Mère Térésa,
 
 
 Les soeurs de Mère Theresa
 
 
les cardinaux et archevêques de Kolkata et d'ailleurs, les prêtres, spécialement le cher Père Laborde, les Salésiens et Jésuites, l'évêque anglican ou les prêcheurs baptistes, les religieuses et moniales, particulièrement des quatre Carmels adibassis du Bihar et de l'Ashram bénédictin de Shantivanam (Tamil Nadu). Ajoutons un ou deux Arméniens, les directeurs de l'Oberoi ou de la BNP qui m'ont souvent encouragés et invités.

                                                                                                            

Mais ma reconnaissance va en priorité à mes amis lépreux, tireurs de rickshaws ou de télagari (charrette), mendiants, sans abris, jeunes mamans ou veuves abandonnées avec leurs enfants, orphelins, rejetés, réfugiés, malades, tout spécialement tuberculeux et occasionnellement une famille souffrant du Sida (on a un de leurs enfants au Centre), mourants, infirmes (IMC, polios, amputés), malades mentaux, sourd-muets ou aveugles, prostituées essayant de s'en sortir ou étant obligées de continuer pour faire survivre leurs familles, eunuques, sortants de prisons, familles de dacoits et  voleurs, vieillards abandonnés, ivrognes et autres drogués.
                                                                                                           
                                                                                                             
Donc j'ai vécu ces 30 ans avec ces foules, croyantes, hypercroyantes, sceptiques ou franchement athées (mes amis universitaires), catholiques, réformées,

                                               Les trois Religions
                                                                                                  
sectes diverses chrétiennes ou hindoues, Chiites, Sunnites ou Ismaéliens islamiques. Et je ne néglige pas tous ces jeunes et moins jeunes de Suisse, France, Australie, Japon, Corée, Argentine, Canada et de bien d'autres contrées, qui se sont joints à nous avec générosité, pour que 'quelque chose change'.

 

Et ce brassage a fait de moi un homme nouveau. Un homme qui plus jamais ne pourra compter que sur lui pour entreprendre quelque chose. Un homme qui se sentira éternellement en dette et dépendant des autres, comme ces derniers sept mois où je ne puis faire un pas sans être accompagné! Et qui ne pourra jamais 'donner des ordres', car dès le début, mon intuition m'avait poussé à ne jamais accepter de responsabilités. Etranger, j'étais un hôte dans ce pays si hospitalier. Je devais donc le respecter, ne rien imposer. Etre serviteur. Ça a été très dur, car parfois on fait mieux les choses par soi-même qu'avec un lent système démocratique de formation. Et lorsqu'on n'est pas responsable, on est immanquablement appelé un jour ou l'autre à quitter et recommencer ailleurs à zéro. Comme encore l'an prochain où je devrai quitter Bélari sans savoir pour où. C'est le jeu qu'on s'est imposé. Et parfois, on ne nous le pardonne pas. Alors la souffrance s'installe des deux côtés, pour eux qui croient que je les abandonne, pour moi devant tant d'incompréhensions, qui parfois se transforment en refus, haine, accusations, calomnies, comme à Bélari ou SSS. Bref, la béatitude de la joie qui implique toujours les persécutions.

 

Mon but n'étant que de témoigner – de la Bonté du Père, de la valeur de chaque homme et chaque femme, de la  justesse  de la non-violence et du pardon - je n'ai pas été envoyé pour baptiser ni pour prêcher, mais bien pour rassembler dans l'amour des groupes qui accepteraient de redonner cet amour aux plus pauvres. Ce qui semble si flou – si fou – que beaucoup, y compris moi-même, ne voient pas où ça débouche. Mais ce n'est pas mon travail de comptabiliser les fruits de l'arbre ni les semences qui vont porter des épis, c'est celui de Dieu. Alors, pourquoi me ferais-je du mouron en rétrospective?

 

Il me reste en mémoire tous ces beaux jours. Mais il y a aussi leur écume que je vous épargnerai, car ce n'est pas toujours bien beau, ni de ma part, ni de celle des autres. Mais ce sont, inextricablement mêlés, les fils de la trame de la vie que chacun d'entre nous se doit de tisser d'une manière différente. Il m'est devenu difficile de demeurer seul, en dehors du temps béni de la contemplation et de l'Ashram. C'est que par ce choix-là de vie on est comme jeté dans le cœur d'autrui avec une telle intensité, celle de la compassion et de la communion, qu'on en vient  à s'identifier à l'autre, surtout s'il est en train de souffrir. Et c'est cette quasi-identification  qui permet de sentir l'autre en soi, tous les autres. Radical pour me débarrasser de mon amour-propre, qui reste cependant bien présent et qui fait qu'il m'est plus pénible de me supporter que de porter les autres.

 

 

Le 10 septembre, fête de N.D. du Rosaire, occasion de me rappeler qu'aujourd'hui, dans les Sundarbans, le nom de maman est fêté dans la petite église que papa avait offerte à l'évêque du lieu. Tel était papa, dire son désaccord pour tout ce qui est ecclésiastique, et avoir ce geste délicat et généreux parce qu'il savait que maman l'aurait apprécié.  Une plaque de marbre a été apposée au nom de Alice Grandjean, pour laquelle une messe est dite chaque année.                              

 

Juste avant les vacances de Pouja, nous avons frisé la catastrophe.   
 
                                               Le Ghât
 
 
Le toit de la pergola surplombant le ghât (escaliers) de l'étang s'est effondré, alors qu'une trentaine d'enfants prenaient leur bain. Par miracle, aucun n'a été touché, et encore aujourd'hui, je ne comprends pas comment. Entendant les gosses hurler de peur et sautant à l'eau en débandade, je m'imaginais déjà la scène de carnage. J'ai couru (pas trop vite), et j'ai trouvé un magma inextricable de bambous, aiguisés comme des flèches, qui avaient transpercé et déchiré des dizaines d'habits. On aurait pu aisément avoir une dizaine de morts et bien plus de blessés. Et si l'accident était arrivé une demi-heure plus tôt, cela aurait été pire, car 25 femmes malades mentales étaient assises sous la pergola. Bref, plus de peur  que  de mal, mais toute la journée nous avons remercié le Seigneur de son aide.

 

Conséquence, semble-t-il, directe, un des plus beaux poissons de l'étang, un rouge de Chine qui


 Poisson de Chine


pesait près de deux kilos, en est mort. On l'avait élevé dans l'aquarium des enfants alors qu'il était alevin, il y a 4 ans. On le regrette, car il était splendide et on le destinait à ICOD.

Et puis ce furent les vacances. De 120, le Centre passa à 8, dont Gopa, la responsable, chargée de me soigner, ses deux fillettes, Raju et quelques orphelins et orphelines. J'ai réussi à leur gâcher la fête en attrapant des allergies carabinées. C'est ainsi que je n'ai pu aller qu'un seul jour visiter les différents 
                                                                                                                       
                                                            Déesse Durga


chapiteaux abritant l'image de la déesse Durga. Pourtant, Dieu sait s'ils l'attendaient, leur grande déesse! Huit jours auparavant, on vient me réveiller à 5 h du matin: 'Viens vite, on appelle la déesse à la télévision!' Et nos bambins excités de me traduire (car je ne comprends rien aux TV, radios et autres micros): 'Viens, O Durga, viens nous visiter. Nos cœurs se purifient pour te recevoir. Viens nous délivrer de nos péchés!'

 

Et quand les grandes statues, de 1m pour les pauvres et jusqu'à 15m parfois pour les riches, arrivent revêtues de leurs plus somptueeux atours, ce ne sont pendant quatre jours que danses de joie, nuages d'encens, tambours et tam-tams discordants pour chasser les mauvais esprits. Il y a des visites mutuelles de familles, chacun, chacune rivalisant de couleurs dans des habits de fête tout neufs. Et le dernier jour arrive où il faut en procession aller rendre  la Mère à son élément, le Gange. Ce sont alors de poignantes lamentations qui font souvent couler des larmes:'O Mère, reviens vite, ne nous quitte pas pour longtemps, reviens nous sauver encore!' Et comme durant ces quelques jours elle a  tué de sa lance le buffle malfaisant abritant le terrible démon Mohishashura, chacun repart triste, mais quand même bien rassuré.

 

Cette année, des milliers de touristes ont joui du spectacle et de la foule, qui n'a rien, mais alors rien à voir avec les fêtes de Genève ou le 14 juillet sur les Champs Elysées, car près de six millions de personnes se pressent dans les rues!

 

Nous avons eu la joie d'avoir une semaine avec nous le sourire et le charme du couple Gérard et Murielle Galmace, dont la simplicité deux fois par an conquiert  tout le monde.  Ils sont à l'origine de deux associations 'Espoir' et 'Espoir Nord', la  dernière créée par leur amie Réjane Chou, pour chercher parrains et marraines acceptant de sponsoriser des enfants orphelins ou handicapés. Près de trente enfants déjà reçoivent 600 rp par mois avec un engagement de 8 ans pour leur permettre études, interventions médicales, prothèses et orthèses, ainsi que la pension. Cette somme, bien sûr, ne peut pas recouvrir les frais réels, beaucoup plus  importants, mais cela nous permettra de prendre plus de gosses dans le nouvel ABC. Merci donc à tous ceux et celles qui ont accepté cette généreuse formule de partage.

 

Et voilà, assez pour ce mois. La mousson vient de se terminer, elle était fort en retard cette année, mais sans inondations majeures. Et les frimas de s'installer bien plus tôt que de coutume. Le court automne (six jours) qui fait pendant au printemps de même durée est la saison la plus agréable de l'année. Mais souvent, à cause des aléas climatiques, ces deux saisons disparaissent, comme cette année, au grand regret de tous.

 

Faut-il vraiment mentionner la triste situation internationale ou les horreurs de Bali et de Moscou, entrecoupées du massacre du temple hindouiste de Swaminarayan (55 morts) au Gujrat?

 

Malgré tout, il faut espérer en la bonté de l'humanité, même si parfois c'est dur, ce qui ne m'empêche pas de vous souhaiter un merveilleux automne.

 

        Très fraternellement – Gaston DAYANAND
 
                                                 

 

 

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