No 20 - Avril-Mai 2002
Durant le rétablissement de Gaston je me permets d'inclure dans cette Chronique quelques photos de Belari, ICOD et CIPODA, illustrant la beauté, la joie, la souffrance, la mort et l'espoir.
Gérard, frère de Gaston
Hospitalisation – c'est arrivé comme ça, sans avertir. Belle surprise.
Malgré de grandes douleurs pendant la nuit, je me sens mieux vers 8h du matin. Cent kilomètres en jeep, puis retour à Howrah. Deux réunions avec deux différentes ONG. Ensuite bureau du CIPODA. Les douleurs recommençant, je m'étends sur le plancher pour me reposer pendant que les autres mangent. Puis, on s'assoit pour préparer le séminaire si important de dimanche, où je dois parler deux heures sur un thème précis aux quelques 300 délégués de 150 ONG. Nous sommes le vendredi après Pâques, 4 avril. Il n'est que temps de tout préparer avec soin.
Mais voilà, il faut à l'évidence écouter la douleur. On me propose un scanner, mais dans ma sagesse infinie, je refuse et préfère retourner à Uluberia. Il ne me reste pas autre chose que d'accepter la décision de Sukeshi et son équipe qui m'attendent de pied ferme – admission dans une clinique privée, dont le chirurgien décide d'opérer le plus rapidement possible. Unanimement, tous refusent, car on connaît par expérience l'inexpérience de ces petites cliniques qui sont surtout là pour l'argent. On appelle l'ambulance de Bélari, et me voilà embarqué Dieu sait où, car en ce type de situation, on ne veut pas me dire ce qui va se passer. Je sais fort bien ce que j'ai – une occlusion intestinale, bien que je ne comprenne pas de quel type. On ne me le révélera que dans huit jours.
Bougainvilliées
Opération
Je me réveille dans la nuit dans une grande confusion. On m'a hospitalisé dans le coma, puis réanimé. J'ai plutôt peur d'ouvrir les yeux, car j'entends beaucoup de bruits divers.
Je me vois dans une immense salle, avec plus de cent malades, sur cinq rangées de 20 lits de fer plutôt spartiates. Dans les allées, d'autres dizaines de gens, à même le sol sur de simples nattes ou draps. Çà et là recouverts d'un drap blanc, il y a des corps de personnes décédées. Certains sont sous les lits, attendant les familles, et leurs places ont déjà été prises. Beaucoup d'enfants, de la naissance à 16 ans, car c'est un service de femmes. Elles sont parfois deux par lit. Des perfusions dans tous les coins. Des membres cassés surélevés. Des amputés. Des graves maladies infectieuses. Des grands brûlés. De gros blessés de la route. Des malades mentales en crise, attachées au pied des lits. Des 'femmes' de salle crasseuses à souhait courent à droite et à gauche, changent les perfusions, amènent les bassines, tempêtent, s'énervent, envoient promener.
Deux infirmières imposantes et majestueuses, d'un blanc immaculé, supervisent l'ensemble, sans trop intervenir, car elles représentent le médecin, éternellement absent – il passera ce soir. Et du bruit, des cris, des gémissements, des appels, des râles. Et de la chaleur, que les ventilateurs ne font que brasser.
Je connais bien ces hôpitaux de Howrah ou Uluberia. C'est là que j'avais demandé à être hospitalisé. Ça va être dur.
J'ouvre enfin les yeux. Et mon rêve s'évanouit – je ne suis pas où je devrais me trouver!
Tournesols à ICOD
Je suis dans un Centre de soins intensifs et coronariens au 7e étage du plus grand hôpital privé du Bengale. Seuls les très riches peuvent se l'offrir. Et moi apparemment! C'est donc par une colère froide que j'accueille la révélation du nom de la clinique. Pourtant, mieux aurait valu immédiatement ressentir de la gratitude pour ceux et celles qui me l'ont offert, et qui m'ont évité le genre d'expérience que le rêve éveillé ouvrant ce chapitre m'aurait réservé. Car si on m'avait écouté, je ne serais plus ici pour en parler!
Je réalise que je suis sur un lit à barreaux, les bras en croix, bardé de fils et de tuyaux, et entouré d'une kyrielle d'appareils dont j'apprendrai peu à peu l'usage, car ils sont derrière moi: ventilateur pulmonaire, moniteur cardiaque, réanimateur, masques à ceci ou cela, incubateur, machine à injections lentes automatiques, et tout ce que j'ignore. Les lueurs électroniques rouges et vertes clignotent en permanence, ainsi que les bips divers et les sonneries d'alarme. On me dit que tout va bien. Moi je veux bien, encore qu'apparemment, il me semble que tout va mal, car je continue à vomir, avec de douloureux hoquets et des crampes abdominales pas très marrantes. Piqûres sur piqûres, transfusions, perfusions, des docteurs qui viennent jeter un coup d'œil, et puis tous ces appareils. Assez pour me faire comprendre qu'il ne va pas s'agir d'une opération de routine.
Lilas Indiens à ICOD
Vers 14 h on vient me raser pour un bilan complet. Allons, je comprends bien de quel genre d'opération il s'agit. Et ça m'est égal si je dois mourir. Mais l'infirmière persiste sans conviction à me répéter que je ne serai pas opéré.
On me descend à la radio. Près de 50 de mes amis sont là, en pleurs. Eux savent ce que le docteur leur a seriné toute la nuit et le matin. Impossible de l'opérer dans cet état de faiblesse, et pourtant il le faut, bien qu'il ait peu de chance de s'en sortir.
Kamruddin et Sukeshi signent le permis d'opérer. J'essaye de les faire rire en plaisantant, mais visiblement, c'est plus facile pour moi que pour eux. Car je suis réellement soulagé de me faire opérer. Ça fait trop mal d'une part et de l'autre, aller à la rencontre de Dieu me semble une grande joie. J'en viens à oublier égoïstement les conséquences pour tous mes amis. Vers 17h, retour à la radio, car les premières photos n'étaient pas concluantes. Tout va-t-il donc si bien?
Gopa et Rana
Et c'est l'intervention chirurgicale – ouf, m'a dit le chirurgien, ça a été laborieux parce qu'avec vous, ce qui doit être à gauche était à droite! Et il en a fallu de peu que tout éclate. Quelques minutes peut-être. Enfin, disons quelques heures!
Deux souvenirs seulement. Sur le billard, j'ai à peine pu dire en riant: 'Dites donc, on se croirait dans une glacière…' que je me suis endormi. Et d'un réveil inopportun en fin d'opération, je me rappelle comme si j'y étais scialytique, les faces masquées de vert, les forceps et bistouris brandis, et l'horrible bruit des instruments, accompagné d'un balancement affreux, qui me reste encore comme un cauchemar.
Réveil sans histoire la nuit. Sans histoire puisque je ne peux plus bouger, harnaché et immobilisé comme Gulliver par les Lilliputiens. Je compterai plus tard 14 tuyaux, tubes ou fils cardiaques, drains ou perfusions, et en cadeau le bruit lancinant des machines et des alarmes.
Je puis toutefois bien me rendre compte de ma position. Il y a deux grandes cabines, toutes, sauf la mienne, s'ouvrant sur une immense verrière offrant une vue imprenable sur la 'Cité de la Joie', d'un septième étage. Toutes étant aussi vitrées de l'intérieur, on peut voir en chacune un malade aussi douillettement équipé que moi-même.
La plupart sont cardiaques ou rénaux. Les neuf malades qui m'accueillent sont destinés à mourir. Un seul vivra, votre serviteur. Le dernier jour, un médecin me répondra au nom de tous: 'Inutile de nous remercier car votre cas était désespéré, et ce n'est que Dieu (ils sont tous hindous) qui a pu vous guérir.'
Deux Résidents de ABC
Le Service de Réanimation
En tant qu'infirmier, ce service était passionnant à ausculter.
Sept jours passés sans bouger, et sans rien manger ni boire, sauf quelques prudentes cuillerées après le cinquième jour, et toujours avec cette abominable sonde naso-gastrique qui me déchirait la gorge et me trifouillait l'estomac. Un peu tard pour comprendre les dizaines de malades qui s'en plaignaient lors de mon travail à Lyon en 1971/2, et auxquels je disais avec le plus beau sourire: 'Il faut vous y faire, ce n'est pas si pénible que ça'!
En fait, puisque je ne pouvais ni bouger ni lire, je n'avais que deux choses à faire – prier et observer.
Devant moi, une muraille blanche et nue, avec ventilateur fixé contre la paroi. Curieusement, c'est cela qui me permit dès le premier jour de réaliser de longues méditations sur la Trinité. Avec ses trois cercles concentriques, ses spirales intérieures, ses pales à vitesse variable, et son discret moteur arrière invisible de l'avant, ce ventilateur m'apparut fort suggestif, et remplaçait bien ce que l'on peut rencontrer parfois.
La seconde occupation fut l'observation. Alors ça fut passionnant. Ma cabine vitrée étant située à deux mètres du centre nerveux de l'Unité de soins intensifs, j'avais tout loisir, et 24h sur 24, d'observer le personnel, sous la lumière vive et crue qui, la nuit, n'était pas forcément la meilleure incitation au sommeil. En plus, les yeux de la Surveillante générale étaient sans cesse braqués sur mes instruments électroniques et sur moi.
Pas agréable peut-être sa surveillance, mais fort intéressante cette Surveillante. Imaginons une espèce de tambour-major en jupons, qui aurait tout aussi bien pu être Colonel des gardes suisses du Vatican que Major des Lanciers du Bengale, menant au doigt et à la baguette une vingtaine d'infirmières, et tenant tête à l'occasion aux tout-puissants médecins privés que chaque malade (sauf moi) possédait. Elle arrivait tôt le matin, tête haute et cornette anglo-saxonne au vent. Elle réunissait d'emblée son équipe en une double ligne attentive. Puis cette maîtresse-femme envoyait chacune à son poste. Elle était très attentive à tous et maternelle envers chaque malade.
Ce qui m'a le plus frappé, et que je n'avais jamais rencontré à ce niveau dans un hôpital européen, c'était la joie du personnel. Il faut dire qu'elles étaient payées pour ça, car les malades, tous de très gros riches, payaient généreusement (une journée = cinq mois de mon salaire).
Mais je ne pouvais m'habituer à appeler. Souvent, les infirmières me disaient qu'il fallait sonner, qu'elles étaient là pour ça. J'étais plutôt récalcitrant. Alors, elles appelaient la Surveillante qui me grondait doucement: 'Vous souffrez beaucoup, vous attendez toujours que quelqu'un passe pour appeler. Je vous assure, les autres malades n'hésitent pas à nous déranger.'
'Mais Sister' (c'est le titre officiel partout en Inde), vous n'êtes pas à mon service, je n'ai payé personne. Ce sont mes amis qui payent pour moi, alors, pourquoi vous dérangerais-je si ce n'est pas nécessaire? Et puis, tous ces riches, ils ne savent pas souffrir. On m'avait dit qu'ils se plaignent souvent. Alors, ils ont plus besoin d'aide que moi-même.'
Elle n'en revenait pas quand je lui disais que c'était comme ça que les pauvres s'entraidaient.
J'ai vraiment passé d'excellents moments dans ce service de quasi-mourants, et je me remémore avec émotion les élèves-infirmières qui venaient vers moi parfois à deux ou trois – juste pour plaisanter. Leur travail étant de soigner en souriant pour faire sourire ceux qui souffrent.
Quand je fus transféré deux étages plus bas, elles m'envoyèrent une carte dessinée avec leurs bons vœux, geste touchant. De plus, trois d'entre elles, dont deux infirmières chevronnées, se proposèrent pour travailler gratuitement à Bélari.
Durant cinq jours, les médecins ne pouvaient se prononcer sur mes chances de survie. Et trois jours plus tard, lors de mon transfert en chambre individuelle, mon chirurgien m'a confié: 'Au début, la limite était déjà passée et on ne vous donnait aucune chance. Mais même pendant ces trois derniers jours, on ne pouvait exclure une invalidité à vie.'
Lors de l'opération, l'anesthésiste me cassa deux dents et m'en ébranla trois autres. Après trois jours la douleur devint si intolérable que je demandais de me faire extraire les dents. Le dentiste tarda à venir. La Surveillante se fâcha et l'obligea à venir à 20h. Mais peu de temps après, des complications se sont fait sentir durement. J'ai réellement souffert pendant 15 jours, ce qui m'empêcha de manger, alors même que je mourais littéralement de faim, et que je ne pouvais que grignoter un biscuit du bout des dents comme un campagnol des champs.
Le coût de l'amitié
C'est avec bouleversement que je fus témoin passif de l'extraordinaire attention de mes amis. Cette fidélité frappa même le personnel, qui avoua n'avoir pas rencontré un tel phénomène.
Gopa et Sukeshi
Membres de CIPODA
Effectivement, l'équipe de Bélari, menée par Sukeshi, s'est surpassée. Non seulement ils sont venus à six chaque jour, mais encore ils se sont relayés pour que nuit et jour il y ait au moins deux personnes en salle d'attente. La nuit, deux dormaient à tour de rôle dans l'ambulance, et les autres veillaient.
Tous étaient les bienvenus. Mais parfois, il y eut jusqu'à 80 visiteurs le matin et 50 le soir. Et même le petit nombre énervait le personnel, qui pourtant était au comble de l'admiration. La Surveillante et le chirurgien trouvaient: 'Eh bien vous, on peut dire que vous êtes aimé.' Ce qu'ils ignoraient, c'est que moi aussi je les aimais de tout mon cœur.
Les amis, cependant, ne se contentèrent pas de me visiter. Ils offrirent par dizaines leur sang, et ils payèrent toutes les factures sans se préoccuper de savoir s'ils seraient remboursés un jour, car ils me savaient sans le sou. 15.000 roupies, rien que pour l'admission = un salaire annuel. C'est au total plus de 3.500 Euros qui furent nécessaires. Une fortune ici, qui pourrait nourrir et éduquer 25 enfants pendant un an. Maintenant, j'essaye de faire marcher l'assurance que le Prado avait préparée, malgré mon affirmation de ne jamais en avoir besoin.
Convalescence
Comme personne ne pouvait trouver mes papiers d'assurance (je ne le savais pas moi-même), j'ai dû revenir à Bélari. Une infirmière m'accompagnait. Elle s'était proposée bénévolement pour dix jours. Elle partait chaque jour en bus à Uluberia (13 km) pour téléphoner au médecin. Et voici qu'un jour à 19.30h, arrive inopinément mon chirurgien. Un peu triste, car le cardiologue et le responsable du service d'urgences n'avaient pu attendre plus longtemps la voiture en retard, et n'étaient pas venus. Le chirurgien a approuvé les soins de l'infirmière et estimé que Bélari était l'endroit le plus convenable pour une bonne convalescence, sauf par grande chaleur, car nous sommes en été.
J'ai cependant accepté avec joie l'offre des Jésuites de Kolkata de passer quelques semaines dans leur infirmerie modèle, au troisième étage magnifiquement aéré, du deuxième plus fameux Collège de l'Inde, St-Xavier. Plusieurs vieux Pères s'y trouvaient, certains racontant comment ils voyageaient à bicyclette dans le Raj des années vingt. J'en connaissais plusieurs autres qui étaient pour moi des références spirituelles, intellectuelles ou missionnaires. Un autre avantage fut que, aux yeux de la Communauté chrétienne, j'étais enfin parmi eux, enfin un peu visible, disponible pour des échanges.
Je vivais donc comme un coq en pâte, lorsqu'on vint m'avertir qu'à Bélari, la situation se détériorait. Ceux et celles qui m'avaient supplié de prendre du repos en montagne ou d'accepter les billets d'avions offerts pour un séjour sur la Rivièra française ont été les premiers à me demander de revenir le plus vite possible.
Et ce fut à nouveau Bélari, où je me repose encore en ce jour. Après deux mois, la plaie enfin semble vouloir se cicatriser. Ne souffrant aucunement, je reste encore faible probablement dû à la canicule qui a soudainement fait son apparition à la mi-mai. Ce furent les plus grandes chaleurs depuis 25 ans, le baromètre atteignant les 43.7 centigrades, avec plus de 75 au soleil, et entre 30 et 33 la nuit. Une fournaise, l'absence de brise et de la présence d'humidité de 95 degrés. Des centaines de morts en Orissa et au Bihar, où la température a atteint 47 degrés. Au Rajasthan les 53 furent atteints, mais par temps sec. Je n'ai cependant guère souffert, car on m'avait enfermé dans ma chambre avec tentures mouillées et ventilation solaire.
La maladie, la souffrance et la mort sont une chose. Et la façon de les affronter une autre. Alors, pour tous ceux et celles d'entre nous qui m'en parlent, je voudrais donner quelques éléments de réponse. Et que les autres, surtout les incroyants ou croyants autrement me pardonnent d'exposer des vues qu'ils ne sauraient ni partager, ni comprendre, ni même approuver.
La Souffrance et la Mort
Certains ont pu être déconcertés par ces lignes: 'J'ai vraiment passé d'excellents moments dans ce mouroir'. Comment cela peut-il être possible? Là, je vous dois une explication.
Un jour, en France, un prêtre m'a dit lors d'une Assemblée: 'Tu exagères vraiment. Tu es comme tous les autres. Tous ont peur de la mort. Et toi, tu nous dis le contraire.'
Oui, je suis comme tous les autres. Mais voilà, je ne suis plus vraiment occidental, je suis Indien. Et en général, l'Indien, s'il craint la mort pour ses proches, n'en a guère peur pour lui. J'aurais probablement dû dire 'chrétien' à la place d'Indien, mais il paraît que ça ne suffit plus pour expliquer une certaine joie dans l'attente de la mort, et pour attaquer cette seconde 'VRAIE VIE' qui, comme la chenille sortant de ses chrysalides, nous transforme en un beau papillon libéré et léger.
Le dernier jour de Joykrichna avec Gopa

La mort, c'est comme la souffrance. Personne ne peut y échapper. Alors, quand elles arrivent, autant les accueillir avec joie. Ou tout au moins avec patience, puisqu'on pas le choix.
Des Huttes disparaissent Suite des Inondations
Les Gens trouvent un triste Refuge
Dans mon cas au moins, car, si quatre jours après Pâques je ne suis pas fichu de transformer tout événement en joie, alors quand donc pourrais-je le faire, et acquérir ce cœur nouveau et cet esprit nouveau que proposent les Ecritures Sacrées? Ma vie ne saurait-elle donc plus devenir 'don', mais encore et toujours demeurer vains calculs et tristes combinaisons? N'ai-je pas eu tout le temps d'apprendre des exclus et des paumés à ne pas subir mais à transcender et offrir? Et finalement, Jésus-Christ n'est-il pour moi qu'une simple morale? Ou est-il La Vie?
La douleur était bien là, lancinante, incessante, mais elle ne m'a guère troublé. – 'Expliquez-nous donc', disait la Surveillante le dernier jour 'pourquoi vous nous dites toujours je vais bien, avant votre opération, après, pendant les pansements, et encore aujourd'hui?' – 'C'est très simple, c'est parce que je vais bien, et que je ne peux pas dire autrement puisque je pourrais souffrir beaucoup plus, et que je sais que tant d'autres souffrent bien plus que moi, spécialement dans ce service.'
Un psychiatre appellerait probablement cela défi morbide ou sentiment de dé-culpabilité (plus on souffre, plus on rachète ses bêtises). Que m'importent les professionnels de la psychologie des profondeurs? J'appelle cela prière, ce qui m'empêche de devenir une victime consentante du soleil noir de la mélancolie dont se complaisent tant de nos contemporains. Car le banal disparaît quand on côtoie la mort. C'est un peu le tout ou rien, ce 'todo y nada' qui me permet d'être à l'aise aussi bien sur le Radeau de la Méduse (quand ce n'est pas moi qui suis dévoré), que dans les Plaisirs de Capoue, là où je me repose aujourd'hui. C'est peut-être ce qui fait que, en chambre individuelle, toute cette belle joie inaltérable disparut presque comme brume au petit matin ou rosée à l'aube, lorsque l'arantèle sertie de diamants ne laissait en moi que l'araignée de mes inconsistances, qui me faisait irriter ou déranger l'infirmière pour un simple désagrément ou me laisser presque droguer par l'occidentoxication des quelque 70 chaînes de TV qui faisait passer le mal du ventre au cerveau.
Et Dieu là-dedans?
Une ultime réponse à une question si souvent posée, surtout ici: 'Dieu a-t-il écouté ta prière?'

Prière
Question oiseuse s'il en est, mais nullement stupide.
Bien sûr, nul ne peut y répondre. Surtout pas moi qui n'avais rien demandé, même en étant quasi sûr de mourir, puisque ma prière fut celle de Paul: 'Mourir m'est un gain, mais si ma vie peut encore servir aux autres, alors…, ma foi.' Il y a bien 25 ans que je n'ai jamais rien demandé d'autre pour moi que ma conversion (jamais obtenue d'ailleurs). Dieu guidant nos vies et comptant même nos cheveux, à quoi servirait-il de prier pour soi? Heureux qui pense au faible et au pauvre, le Seigneur le soutiendra sur son lit de souffrance. Que voilà une excellente certitude!
Bien sûr, il me semble (?) que j'aurais été heureux de mourir. Ma famille et mes proches savent fort bien ce que je pense là-dessus. Je n'y reviens pas, car cette 'joie' est trop subjective pour l'asséner aussi sec au tout venant. La preuve en est que je ne suis pas fâché de survivre et en suis même fort aise.
Mais puisqu'il faut répondre à la question initiale de la présence active de Dieu, je peux dire qu'en rétrospective, je vois plusieurs phases dans son intervention:
1. Dieu me rappelle à lui: il est temps. La trame de ta vie est terminée. La provision de riz sur ton front est écoulée (comme on dit ici).
2.Il me faut bien accepter cet appel. D'ailleurs, ai-je bien le choix? Mais je pense que je le fais de bon cœur: 'Me voici Seigneur, pauvre, pitoyable, mais aimant.'

Marharaj et Gaston
3. Mais voici que montent vers Dieu de partout, des temples hindouistes, des églises chrétiennes, des mosquées musulmanes, des bosquets sacrés animistes de monastères bouddhistes, l'encens de nombreuses supplications qui viennent du cœur des pauvres ou des riches, en Inde, en Occident, ailleurs encore. La forme des prières n'a aucune importance, le Père n'étant pas ritualiste. Alors, que les prières soient formulées selon les mots des religions ou simplement sortant du cœur, s'alliant aux étoiles ou se concentrant en pensées-messages, tout est repris par Dieu et rien n'est inutile.
4. Et voilà que Dieu écoute leurs prières. Et me voilà hors de danger. Et comme par surcroît (le surcroît de la grâce), je retiens de cette expérience précieuse une nouvelle intelligence de la souffrance, de la maladie, de la vie et de la mort. Cela vaut la peine, non?
5. Il ne me reste plus qu'à tirer les conclusions: puisque sursis il y a, je ne puis me contenter de continuer comme par le passé. Quelque chose est à changer. Quelque chose doit changer. Quoi? Je ne le saisis pas très bien maintenant, encore que je le pressente.
Donc, temps encore de réflexion, et de mise à profit de cette convalescence qui se prolonge pour bien ouvrir les yeux.
Mais au fait, un immense merci pour vos prières, à tous, car, voyez-vous, dans ma pauvre vie, sans la prière des autres, jamais je ne pourrais tenir.
Et pour ceux et celles qui ne peuvent pas ou plus espérer en Dieu, alors restez forts, car qui croit en l'homme aime autrui, et participe autant que les autres à l'espérance de Dieu, puisque celui ou celle qui a réussi à faire apparaître un sourire là où il n'y en avait pas n'aura pas vécu sa vie en vain.
Très fraternellement
Gaston DAYANAND

|