No 23 - Aout 2002
Si ce début de mois a été tranquille pour moi, me contentant de superviser doucement l'activité des autres, il en n'a pas été de même pour les travailleurs de nos ONG, qui se sont embarqués dans un certain nombre d'aventures que moi-même j'avais estimé être par trop audacieuses.
C'est ainsi que le 4 août fut ouvert le dixième sous-centre de physiothérapie à l'extrémité Nord d'un District voisin, juste à mi-chemin des Himalayas.
Shyama, l'énergique responsable qui avait déjà lancé le centre de Kamarkundo, à quelque cent kilomètres de Bélari, n'eut de cesse avant d'en ajouter un nouveau, Guptipara, à 90 kilomètres du premier, donc à 190 kilomètres de Bélari. Une telle distance se couvre avec trois bus et deux trains, soit environ 7 h de trajet. Il fut décidé qu'elle resterait sur place 5 jours, pour assurer l'ouverture de chaque sous-centre.
Elle logeait dans une organisation amie que je connais depuis vingt ans, l'association indienne de protection des Dalits (opprimés, ex-intouchables). Shyama a déjà enregistré plus de deux cents handicapés ou infirmes. Elle manquera certainement à Bélari, car c'est la plus entreprenante et qualifiée de nos 11 kinésithérapeutes, mais d'autre part, son éloignement ne sera pas entièrement négatif, car c'était elle qui propageait un certain esprit frondeur et parfois empêchait l'unité du personnel. Mais elle sera quand même ici deux jours par semaine, et les nouvelles responsabilités auxquelles elle aspirait depuis longtemps la rendent déjà plus coopérative et souriante.
Le 6 de ce mois on lança le projet de lutte contre la malnutrition, financé de Paris, dans les deux centres. La collaboration entre ABC et BPBS a l'air de bien s'établir et c'est pour moi un facteur très positif et satisfaisant. Si j'ai pu réussir une chose en ces six mois de quasi-inactivité, c'est, ce me semble, d'avoir obtenu, sinon une union des cœurs, du moins une certaine tolérance entre les deux ONG, allant parfois jusqu'à des échanges de plaisanteries, ce qui n'aurait pu être le cas il y a même deux mois. Il reste encore un bout de chemin à faire.
Et de plus il semble que peu à peu, les habitants de Bélari commencent à s'excuser et à regretter les événements de janvier, quoique j'attende d'eux et du personnel de BPBS plus que ces petits pas. Mais la direction est prise, et je compte bien jouer les boussoles pour la maintenir sous le cap de l'étoile polaire de la tolérance et de l'amour.
Peu après, Wohab vint me voir pour chercher mon consentement pour une nouvelle aventure, cette fois dans les jungles du pied des Himalayas
Teraï
En effet, les maoïstes qui livrent une guerre sans merci aux possédants, refusent tout dialogue – hors celui du colt – avec le gouvernement. Celui-ci a fait alors appel à plusieurs ONG de renom. Wohab en étant devenu le leader. Il est donc parti quelques jours là-bas. et y a installé un petit dispensaire avec un de ses meilleurs Docteurs et deux infirmiers. Logés par la mairie locale, sympathisante des maoïstes, ils espèrent gagner la confiance de la population totalement délaissée et n'ayant jamais vue un Docteur.
Je connais bien cet endroit, en pleine jungle, à la frontière du Bhoutan, car j'avais visité en son temps la tribu en voie d'extinction qui y demeure, celle des Totos. Avec moins de cent personnes, ils n'ont plus pratiquement aucune chance de survivre.
Notre équipe, en trois jours, a rencontré deux fois des
Eléphants sauvages
dont les mâles deviennent de plus en plus agressifs et tueurs, vu le nombre de Tea-Garden (plantations de thé) en augmentation constante, qui barrent les routes des migrations des pachydermes. Le gouvernement a bien préparé un 'corridor' de près de trois cents kilomètres de long. Mais parfois sa largeur n'excédant pas 50 mètres n'empêche pas les conflits de se multiplier. Bref, c'est l'enchaînement classique qu'on retrouve partout, et spécialement aux Sundarbans: on détruit joyeusement, et illégalement, la forêt vierge, les animaux sauvages se raréfient, puis deviennent agressifs. On les détruit alors comme une peste, et, lorsqu'il n'y a plus rien à protéger, la forêt elle-même disparaît, entraînant un nouvel enchaînement inéluctable: paupérisation des populations forestières, puis annihilation des tribus (un authentique génocide, même si non provoqué volontairement en Inde). La suite, ce sont des inondations, sécheresse, disparition des nappes phréatiques, installation sur ces terres devenues pauvres de petits paysans immigrés que certains politiciens ont fait venir ici contre des votes, et qui voient leurs terres devenir totalement stériles en trois ou cinq ans. Sans compter le biocide permanent par les pesticides ou autres 'engrais' douteux, qui vont empoisonner le tout à long terme.
Une nouvelle zone ravinée et ferrugineuse a ainsi augmenté la surface des terres incultes indiennes.
Jamais je n'aurais pensé, dans les années soixante où je me passionnais à la lecture du livre 'Printemps silencieux' de Rachel Carson, être moi-même témoin, un peu partout ici, de la justesse de son diagnostique et de la précision de ses prophéties.
Notre équipe a aussi été terrifiée d'entendre le feulement d'un
Tigre
car ils sont encore relativement bien présents dans cet endroit,
et pas fort sécurisée d'avoir dû ècouter des tas d'histoires de panthères tueuses, y compris des noires! Il faut dire que ces 'léopards', fort nombreux, déposent leur portée de trois voire quatre petits au creux des ravins séparant les plantations de thé.
Panthère noire
Et quand les cueilleuses approchent, c'est l'attaque, souvent mortelle. On leur a aussi parlé du rhinocéros unicorne, mais comme ces derniers ne sont pas migrateurs et vivent à 25 km de là, le danger n'est que fictif et juste bon pour faire dresser les cheveux sur la tête des étrangers de passage, comme nos trois médicos.
Ah! Si j'avais cinq ans de moins et une meilleure santé, que ne donnerais-je pour aller m'installer là avec eux et payer mon tribut pour 'pacifier' le coin. Et essayer de le protéger aussi contre toutes les convoitises humaines, mon Dieu étant Seigneur des hommes, des tribus, des animaux, des plantes et de l'environnement. Puisque tout ce que Dieu a créé par amour, il me le fait aimer d'amour!
Ce 6 août, je vois arriver à nouveau les responsables de SSS qui, ne se tenant pas pour battus, comptent absolument sur mon aide pour relancer le tout. J'ai juste accepté d'écrire une ultime fois au Comité SSS de Paris, qui les aide 100% depuis 36 ans, de débloquer l'argent mis à part pour les retraites des travailleurs et de le leur envoyer, bien que les conditions pour le recevoir en soient loin d'être remplies. Comme je l'ai écrit à la fondatrice et Secrétaire Laurence Souques: 'Il vous faut boucler par un geste magnanime la boucle commencée en 1966 par un geste prophétique.'
Cela a occasionné une belle décision de Kamruddin: il a immédiatement fait prendre en charge par son association 200 personnes âgées qui auparavant recevaient une petite compensation mensuelle de SSS. Voyant la misère de ces habitants de Pilkhana, il n'a pu résister à les aider.
Par contre, dans ma première réunion avec le Comité directeur de BPBS depuis un an, réalisant qu'ils ont réellement essayé d'améliorer leur travail (comme décrit en juillet), j'ai promis de faire appel à nouveau à Dominique Lapierre pour leur permettre de continuer à se procurer des médicaments. Mais pour qu'ils réalisent bien que ce n'est ni un dû, ni un geste quelconque de bienveillance, mais une aide tout à fait extraordinaire, car il avait avec justesse coupé tous les fonds en avril à cause de l'injustice faite à nos travailleurs chrétiens, cette aide passera par le CIPODA, qui vérifiera l'emploi de chaque médicament. 200 000 malades ont été traités au dispensaire pourquoi seraient-ils pénalisés par les mésententes de certaines personnes?
Et puis ce fut la réunion à Bélari du CIPODA le 8, où il a été décidé d'activer la préparation du terrain d'ICOD. Les pluies, arrivées en force juste à temps, nous ont déjà permis de planter près de 300 arbres fruitiers, dont des cocotiers, et 168 arbres de fruits variés d'une vingtaine d'espèces. Dans quatre ans, la plupart feront déjà la joie des oiseaux frugivores et des grandes roussettes-renards volants.
En nettoyant l'île dite 'des oiseaux' de 1.500 m2, on a découvert plusieurs
Cobras

Une Vipère de Russell
deux Bongares
sans compter les espèces non venimeuses! Charmante compagnie pour les futurs canards, oies, lapins, cochons d'Inde et autres pintades. Mais on espère pouvoir y introduire paons et dindons, auquel cas plus jamais un museau ophidien n'osera s'y montrer!
Si les pluies font notre bonheur pour les plantations, elles sont une fois de plus une calamité pour bien d'autres endroits. Au Nord Bengale, ce sont des inondations catastrophiques qui ont déjà fait des dizaines de morts. De même au Bihar et au Bangladesh. Ce qui ne m'empêche pas de penser à toutes les victimes des inondations du Nord de l'Europe. Par contre, plusieurs des Etats du Nord-Ouest sont déclarés zones sinistrées à cause de la sécheresse. Pas une goutte de pluie depuis le début de la mousson. Les mouvements de réfugiés, des villageois assoiffés qui vont vers les villes et dont le bétail a déjà péri, a commencé. Pour la première fois depuis 12 ans, la mousson a failli! Triste histoire.
Une histoire plutôt rocambolesque maintenant, que les habitués des îles du Delta des Sundarbans ne trouveront pas déplacée ici. L'étendue de cet entrelacs d'îles habitées seulement par les animaux sauvages permet à d'authentiques pirates, qu'on appelle ici dacoïts, de dévaliser les humbles pêcheurs qui s'aventurent dans les estuaires de bordure de plages. Se préparant à franchir les ressacs qui les lanceront vers la haute mer, ces pêcheurs relâchent leur vigilance et tombent aux mains de ces redoutables flibustiers, qui ne reculent devant aucun moyen pour piller, dévaliser ou tuer. Ce sont les descendants des boucaniers araucarias, mâtinés de portugais qui, venant des côtes de l'ex-Birmanie, écumaient les îles de l'estuaire à tel point que la plupart des aborigènes primitifs, de même que les forçats placés là par les Anglais, se voyaient contraints de s'enfuir, permettant à nouveau aux tigres, buffles sauvages et rhinocéros velus, dits de Java, d'occuper les lieux. Vu que l'habitude s'est perpétuée, l'Inde indépendante y a mis le holà. Ce qui n'empêche pas les écumeurs des mers de venir régulièrement défrayer la chronique en passant par le Bangladesh encore peu policé.
C'est ainsi qu'à fin juillet, un esquif de dix forbans s'empara d'une flottille de six barques à Gosaba, comprenant 28 pêcheurs, en tuèrent quelques-uns, puis s'enhardirent jusqu'à réclamer une rançon à l'administration. Qui envoya un contingent de gardes-côtes pour les faire prisonniers. Mais ils échappèrent sous le couvert de la nuit, embarquant avec eux plusieurs pêcheurs, dont on n'entendit plus jamais parler.
Au début de ce mois, ce sont 9 pêcheurs qui se firent aborder. Pour la première fois, la police envoya un hélicoptère qui mit dix heures pour les détecter. Et avant de se faire bombarder, ils passèrent la frontière du Bangladesh, laissant les pêcheurs terrorisés et ligotés mais sains et saufs dans leurs barquettes!
Les temps de James Bond ne sont pas terminés par ici! Nos équipes de SHIS dans les îles en entendent fréquemment parler, et parfois même, les gardes-côtes escortent nos bateaux-dispensaires pour les protéger. J'ai vécu cela autrefois, aussi y suis-je plutôt sensible!
Au moment où j'écris cette Chronique, 19 août, j'attends chaque jour depuis lundi une convocation des médecins de l'hôpital. Car, coup de tonnerre dans notre paisible repos, le médecin en chef est venu me voir à Ulubéria dimanche, pour nous annoncer que, le chirurgien ayant fait une erreur (l'opération a eu lieu en grande urgence), il faut quelqu'un de plus expérimenté que lui pour me rouvrir de façon à ce qu'il n'y ait plus de danger dans l'avenir. C'est ainsi que toute l'équipe médicale a décidé
1. de chercher le meilleur chirurgien
2. de faire l'intervention dans un autre département de l'hôpital
3. de me prier d'accepter humblement qu'ils veuillent pour moi, à cause de tous ceux dont je m'occupe, la plus grande sécurité possible.
Et maintenant, je viens d'apprendre que je serai opéré demain, mercredi 21 août. Je suis content que cette attente de cinq mois soit terminée.
Mais j'éprouve cette fois-ci une curieuse dualité: je n'ai toujours pas peur de mourir, mais espérance réelle de survivre, car étant témoin depuis cinq mois de tant de manifestations de sympathie, je me rends compte que vouloir mourir rapidement relève de l'égoïsme.
Une seule pensée cependant est de mise: que la Volonté de Dieu se fasse! Inch'Allah! Beaucoup de mes amis s'étonnent que je sois toujours malade malgré leurs prières. Je leur réponds par un Hadith du Prophète Muhammad: 'Un jour, les disciples de Jésus lui demandèrent de guérir un malade. Il leur répondit: comment pourrais-je demander à Dieu de guérir la maladie qu'il a envoyée pour guérir cet homme?'
Si je ne puis écrire de l'hôpital, mon ami Kantu ajoutera quelques mots en anglais à ce message afin que vous soyez au courant.
'Que votre cœur à tous cesse de se troubler, nous dit Christ, car j'ai vaincu le monde'.
Quelle plus belle assurance de paix, de sérénité et de joie pourrions-nous trouver?
Très fraternellement
Gaston DAYANAND
Dear Friends,
Our Dada Gaston has been operated on 22.8.2002. It was the biggest surgery he has got. But despite the great danger, it has succeeded quite well. It was an abdominal surgery.
Now, still in the hospital, he is recovering well, can eat, sit, stand and walk with help. He will leave soon and come back to us. Doctors say that this time, there will be no complications.
Thanks and love to all.
Sukeshi – Secretary of ABC
Kantu – President of ABC
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