Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 21 - Juin 2002
 
La Chronique de mai s'était terminée sur cette interrogation: 'Quelque chose doit changer dans ma vie, mais quoi?'

Juin a fourni la réponse sans tarder.

Il faut bien reconnaître que ce mois avait fort mal commencé.

Il débuta par un cambriolage. De nuit, deux jeunes du village, ayant escaladé la clôture de 4 m, entourant le 'Foyer de l'Espoir ABC', ont en toute discrétion escamoté quelques quintaux de bois destinés aux cuisines. Mais deux hommes qui dorment ici depuis janvier, justement en vue de cette éventualité, les ont détectés, sans pourtant donner l'alarme. Et le matin, la piste menant à deux greniers fut découverte. Devant les stères dûment rangés, les voisins, dont l'un d'eux est policier, ne purent nier. Le bureau du Dispensaire (BPBS) les admonesta et les convoqua pour le lendemain, tout en me demandant de bien vouloir les 'juger'.

Durant ces deux jours, les esprits de part et d'autre étaient fort excités, car ces deux jeunes faisaient partie de l'avant-garde de ceux qui avaient expulsé Sukeshi et son Comité en janvier. L'un d'eux avait même poursuivi notre jeune président avec un colt, alors qu'il allait prévenir la police. Nombreuses étaient les dames de ABC qui voulaient un 'exemple exemplaire'.

Ma foi, je ne suis pas très fort dans ce genre de rôle qui me rappelle immanquablement les westerns de mon enfance, où le juge doit épauler le shérif pour justifier un lynchage par la foule. Et puis, étant toujours alité sur la terrasse, je ne me voyais guère prononcer une peine de corde quand le Seigneur venait juste de me préserver d'une mort certaine. Bref, ayant estimé que la honte visible qu'ils ressentaient était une punition suffisamment cuisante, je leur ai demandé de rendre le bois 'en plein jour et par le grand portail du dispensaire', au vu et au su de tous. Ils auraient préféré la bastonnade, mais j'ai été d'autant plus intransigeant que leurs deux familles avaient été fréquemment aidées par ABC. Mais cette intransigeance a été perçue par tous comme faiblesse puisque le personnel de ABC protesta bruyamment.

Il semble que par ce malheureux jugement, 'Salomon' avait négligé de penser à quelques conséquences:

1. C'était encourager d'autres à organiser diverses expéditions nocturnes.

2. C'était oublier qu'il n'y avait désormais plus d'obstacle à ce qu'un jour on vienne 'voler' une fille, crainte perpétuelle de toutes.

3. C'était entrer dans le jeu des durs de BPBS, car on nous avait avertis que des villageois étaient prêts à témoigner devant la police du rôle de ces derniers dans les événements de janvier, alors qu'ils juraient leurs grands dieux qu'ils n'y avaient pas participé.

Incident mineur, mais qui donna licence à certains travailleurs pour créer du mauvais esprit. A tel point que je fis annoncer que, puisque certains leaders, de mèche avec quelques éléments extérieurs, essayaient de profiter de l'absence du Comité pour causer des troubles, je prenais les affaires en main pour redresser la situation. Ce dont, paraît-il, tout le monde fut enchanté.

Sur ces entrefaites, mon petit-fils adoptif unijambiste
 
                                                                          Raju
 
13 ans, reçoit le résultat de son scanner: 'Hydrocephalus extrapyramidal' du cerveau. Aucun traitement possible. La démence progressive l'attend. Grosse émotion pour tous, petits et grands. Je me fis le devoir d'avertir chacun que désormais personne, jamais, ne devait ni le bousculer, ni se moquer de lui pour ses crises d'épilepsie ou sa boulimie (il dévore tout ce qu'il trouve, ce qui n'est ni mangeable, ni nommable). Tout le monde pourtant l'adore, car il est fort attachant, sait plaisanter, ne se bat ni ne se venge jamais, pardonne tout, même les coups dont certains petits handicapés du passé familial douloureux ont fait leur spécialité.

Un enfant à préserver à tout prix de la violence et de la malveillance du monde. C'est avec émotion que je l'ai vu chaque matin se lever après la prière commune et, en face des 150 personnes, prier Dieu pour la guérison de son papa. Rien ne l'intimide et il est partout chez lui. Il ne se soucie ni de son passé tumultueux et malheureux, ni du lendemain. Doué d'une étonnante mémoire, il est le meilleur chanteur (en deux langues) du Centre. Par contre, il ne saura pas lire ou écrire, étant a-graphique.

Dans le même temps qu'on apprend ces tristes nouvelles, la jeune maman Gopa, qui l'avait conjointement adopté (en plus de ses deux fillettes et de son frère malade mental), responsable de ABC en l'absence de Sukeshi, fut terrassée par les douleurs devenues paroxystiques de sa polyarthrite inflammatoire déformante.
 
 Gopa et Sukeshi
 
Stoïque, elle n'a jamais accepté de prendre du repos, ni d'aller chez elle: 'Mes enfants sont ici, et je ne bougerai pas.' Pendant trois jours, piqûres sur piqûres furent nécessaires pour la soulager un tant soit peu. Et pendant ces jours, les enfants devinrent exceptionnellement sages. Car ils l'adorent, leur maman.

Pour ajouter encore à la morosité de cette première semaine, les nouvelles de la guerre entre l'Inde et le Pakistan remplissaient les journaux. Un million 700.000 soldats se faisaient face dans les confins du Cachemire. Comme ils appartiennent à deux puissances nucléaires, les prophètes d'apocalypse ne manquaient pas, surtout dans les médias occidentaux, pour dénombrer déjà 12 ou 22 millions de morts! Les citoyens américains, anglais, français et d'autres furent rappelés d'urgence au pays pour bien signifier qu'on ne pouvait faire confiance à ces peuples irresponsables qui jouent allègrement avec l'atome. Oubliés, les Hiroshima et Nagasaki! Ici, ni panique ni angoisse, mais peur au quotidien de ce qui pourrait s'ensuivre, même dans une 'simple' guerre conventionnelle.

Car une guerre peut-elle être simple? En dehors, bien sûr, des bombardements d'Afghanistan qui eux, pour l'Administration Bush, ne sont que le privilège des forts qui peuvent 'tirer plus vite que leur ombre', justement sur les ombres mouvantes de Ben Laden et d'autres. Les journaux surenchérissaient quitte à négliger la fameuse coupe du monde du mollet, qui d'ailleurs, en dehors des villes, ne passionne guère les foules.

Arriva le 7 juin.
Il commença superbement. Première réunion avec tout le personnel dans une atmosphère familiale et détendue. Chacun et chacune faisant quelque peu son 'mea culpa', réalisant qu'il fallait améliorer les choses, visiblement négligées depuis quelques mois. Surtout les deux derniers mois où mon hospitalisation avait désorganisé les nombreux services, plusieurs responsables étant mobilisés à Kolkata pour ma 'surveillance'.
 
                        Jardin Fleuri


Vers 10 h, une séance de photographie fut organisée dans le jardin, particulièrement fleuri cette année.



Plusieurs des nouvelles filles admises au
 
 Centre Psychiatrique
 
devaient se faire photographier pour les dossiers. Aux anges, elles s'étaient mises sur leur 31, ce qui n'est pas peu dire pour deux d'entre elles ramassées dans le ruisseau. Les parents de quelques autres étaient présents. C'était le premier jour que je sortais de ma convalescence. Et on en profita pour faire la première photo de Raju, avec sa maman, ses deux sœurettes et moi-même.

Vers 11.30h, on m'appelle d'urgence au dispensaire. Un enfant venait de se noyer. La foule a envahi la courée du dispensaire à tel point que je dois me frayer un passage pour me jeter à l'eau.

L'enfant est là, sur le lit, déjà cyanosé. Beau comme un ange. Environ trois ans. Il est en pleine santé et doit bien peser 15 kg. Mais 'on' a mis sa tête dans une fausse position, et je râle, tout en faisant sortir la foule, examinant les réflexes palpébraux, introduisant un doigt dans la bouche pour constater une langue bleuie à l'extrême. Trop tard pour le bouche à bouche! Et je me lance dans un massage cardiaque forcené pour essayer de relancer le cœur. Tout ça me prend moins d'une minute. Je demande à un gars de vérifier ledit cœur avec le stéthoscope. Il est bien trop ému pour cela. Ah! Si Sukeshi, Shanda ou Blandina étaient là, elles maîtriseraient facilement la situation. Le cœur a cessé de battre. J'empoigne l'enfant par les pieds et le maintiens à bout de bras, tentant de vider ses poumons et d'évaluer les – ilisible – de la main libre. Rien. Je le savais déjà mort, mais je voulais tout tenter, sachant par expérience qu'on peut parfois 'ressusciter' un enfant malgré les apparences.

Il paraît que c'est à ce moment que tout est arrivé. Je suis devenu tout rouge et ai commencé à trembler. J'ai passé l'enfant par les pieds à Bimol en disant: 'Je n'en peux plus.' J'ai fini ce que j'avais alors à faire, l'ai déclaré mort, ai prié quelques instants avec mes deux mains sur ses yeux, et l'ai remis à son grand-père, qui se trouvait dans un état d'hébétude complet et répétant comme en rêve: 'Je l'ai cherché pendant 15 minutes, je l'ai trouvé dans l'eau après 15 minutes, je l'ai amené en courant, je ne pouvais rien faire d'autre.' J'ai dit quelques mots à la foule en leur expliquant pourquoi ça avait été trop tard, j'ai précisé au responsable du dispensaire ce qu'il faut faire immédiatement en cas de noyade, et je suis revenu chez moi.

Et je me suis effondré – crise cardiaque, syncope. Comme il n'y avait personne de compétent, j'ai juste eu le temps d'indiquer ce qu'il fallait me faire et j'ai perdu connaissance. Pour ré-émerger quelques minutes plus tard, pâle et défait, mais quelque peu satisfait d'avoir résisté à cette tachycardie ou plutôt à cette 'fibrillation atriale' qu'on m'avait prédite à l'hôpital.

Et voici que vers 15h, Sukeshi arrive d'Uluberia, avertie par un de nos garçons, inquiète. En un tournemain, elle apaisa la panique, distribua les responsabilités, prépara l'ambulance pour l'éventuelle hospitalisation, alla consoler les enfants qui ne l'avaient pas vue depuis janvier. J'ai été frappé de la joie que sa présence apportait sur les visages des filles de ABC. Le personnel de BPBS fut tout autant soulagé.

Puis, dans un moment de joie presque insoutenable, ce fut l'arrivée de la mousson, vers 16h, avec deux jours d'avance: soudaine obscurité, ciel envahi de cumulo-nimbus noirs, menaçants, barrant l'horizon et se traînant lourdement presque à ras-terre. Tonnerres et
 
                   Eclairs zébrant
 
les ténèbres, suivis par des cataractes provoquant des danses de joie, car, supporter la chaleur épaisse et moite de cette fin d'été, on ne le pouvait plus. N'étant guère en état de danser, je me contentai de récupérer et de réfléchir sur cette crise qui visiblement n'était qu'une attaque 'd'effort', ne nécessitant ni hospitalisation, ni surtout de tenter le diable en roulant à près de 100 km. Les médecins qui m'avaient suivi, contactés par téléphone, estimèrent que je pouvais rester ici sans danger.

Un mois ferme de repos pour ajuster le traitement. Je le prends à Uluberia, dans un appartement isolé, trouvaille de Papou. Mon voisin de palier est un cardiologue, et il y a sept médecins dans l'immeuble. Le cardiologue de l'hôpital a accepté de coordonner le traitement avec mon voisin, que je peux appeler même la nuit. Quelqu'un de ABC vient me garder. Tout le confort possible.

C'est la première fois que je vis dans une pièce fermée à clé, que je me repose 100%, que je jouis de l'électricité et du ventilateur en permanence, que je ne subis pas la pression de la foule, bref, que je suis isolé et aseptisé. De plus aucune visite n'est autorisée, le téléphone est limité. A l'heure où j'écris (7 juillet), je me sens devenir comme un des chanoines de Boileau, vermeil et brillant de santé, s'engraissant d'une longue et sainte oisiveté. Mais il m'a fallu trois bonnes semaines pour rééquilibrer la tension oscillante.

Plusieurs, par exemple, me demandent de revenir sur Kolkata – sécurité, proximité des hôpitaux, absence des aléas de la vie en 'brousse', sans téléphone, parfois sans électricité, et piégé par les gens. Piégé? C'est ma Vie qui m'a envoyé vers les plus éloignés. Demeurer au creux de la souffrance avec mes amis est une solidarité à laquelle je ne puis échapper sans risquer de trahir. C'est ma vocation, et si on m'a envoyé éteindre un incendie, je dois accepter de me faire brûler. Jouer les pompiers spirituels ne résoudrait rien pour l'instant. Est-ce qu'un père de famille quitterait les siens simplement parce qu'il se sent malade ou parce qu'ils passent par une crise grave? Il en va ainsi pour ma famille de Bélari, avec ses deux ONG en plus. Il me faut les aider à passer cette crise, où j'ai un rôle de réconciliation à jouer. Et si pénible et ingrat que ce soit, le jouerai.

Mais ma famille est plus grande que Bélari, puisqu'elle inclut quelques millions de nécessiteux,
 
 Les trois Bungalows
 
ainsi que ceux et celles qui essayent d'être à leur service. Je dois donc rester dans les campagnes, bien que je n'aie plus grand-chose à leur offrir avec mes limites. Il ne me reste que ma fidélité d'amour, car ils ont droit de croire – et d'être sûrs que je resterai avec eux. Je vis la fin de ma présence à ABC et Bélari, peut-être à ICOD, où contemplation, prières, compassion, formation et service seront intégrés pour apporter l'aide morale à toute détresse et l'aide spirituelle à ceux et celles qui la demandent.
Je ne peux nier que je me sens quelque peu prisonnier de tous ceux et celles que j'ai aidés à se lancer à corps perdu dans la mêlée de toutes les galères de la vie.
 
                           Comité CIPODA
 
Ils comptent encore sur ma présence, surtout là où les icebergs de la violence, de la jalousie ou de la haine font couler le bateau. Et il me reste encore un humble rôle à jouer pour aider à mettre sur son orbite définitive le CIPODA, inter-religieux maintenant solidement fixé sur la rampe de lancement qu'il a lentement mise en place au service de quelque 200 ONG.

Mon désir le plus cher serait de terminer ma vie dans un Ashram, dans la contemplation, comme à Shantivanam (sud de l'Inde). Mais voilà, tout cela constitue 'mon' désir, et ne coïncide pas forcément avec celui que je dois suivre.

Ce mois, je ne puis guère vous parler d'autre chose puisque j'étais comme dans un isoloir. Mais j'ai quand même pu suivre avec admiration l'équipe du nouveau Bureau de ABC, en train de faire face à la vague des malades d'Uluberia et des environs qui, refusant de se faire désormais soigner à Bélari (où on doit maintenant tout payer), demandent de l'aide et des conseils à Sukeshi et sa collaboratrice Minou.
 
  ABC Centre
 
Ils viennent enfin de trouver le terrain propice pour le nouveau foyer, après cinq essais infructueux et six mois de recherches.

Est-ce que juillet apportera un air plus rafraîchissant? Il faut l'espérer. Mais d'ores et déjà, on peut se réjouir du dynamisme de l'équipe de ABC qui a fait des nouvelles admissions, qui a accueilli de nouvelles malades mentales, des nouvelles orphelines (dont une fillette de treize ans, trouvée à la gare), et qui a supervisé les opérations de bec-de-lièvre pour quelques dizaines de jeunes. J'espère que le mois prochain, je pourrai vous détailler tout ça, ainsi que le nouveau programme de lait pour les bébés dénutris qui va incessamment démarrer.

Je retourne à Bélari le 9 juillet. Mais en attendant, quelle joie de les revoir tous et toutes et de reprendre doucement une vie plus normale au service de ceux et celles qui n'ont pas la chance comme moi d'être soignés et entourés.

Très fraternellement
            Gaston DAYANAND

 
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