Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 22 - Juillet 2002
 
Juillet fut sans conteste le meilleur mois de cette année. Sans doute, ma santé pose encore un certain nombre de problèmes, mais il me faut bien me résoudre à accepter de reprendre le collier, même fort diminué, si je veux continuer à être de quelque utilité aux autres.

C'est ainsi que le 9 juillet, au terme du mois de repos à Ulubéria prescrit après ma crise cardiaque, j'ai pu regagner mes pénates villageois de Bélari. Comme ce retour tombait le jour de mon anniversaire, on en profita pour faire la fête. Mais cette année, contrairement à la foule des autres années, ce fut dans l'intimité du Centre ABC, car je ne supporte encore guère le bruit, les conversations trop longues ou les rencontres avec 36 ONG comme c'est toujours le cas.

C'est mon petit Raju qui me passa la guirlande traditionnelle, et je réussis l'exploit de souffler d'un seul coup les 65 bougies, ce qui je pense ne m'était jamais arrivé. Il faut croire que je rajeunis! Puis on distribua les récompenses. Ceux et celles qui avaient raflé les places d'honneur à l'école furent les premiers. On était vraiment fier d'eux, car le directeur nous avait félicités pour les résultats remarquables obtenus, soulignant même la rancœur de certains parents d'élèves 'normaux'. On passa ensuite aux récompenses diverses. Les plus sages, le meilleur camarade - c'est Raju qui l'obtint - et aussi les plus bagarreurs! Ce prix fut obtenu pour les filles par un petit bout de chou de trois ans qui bat tout le monde! On lui remit un pistolet, qu'on lui reprit peu après, ce qu'elle accepta de bon cœur, contrairement au garçonnet co-lauréat de 11 ans qui, tout à la joie de pouvoir enfin jouer au colt (alors que ces jouets sont interdits ici), ne digéra pas qu'on l'en prive.

Bref, ce fut une excellente journée pour tous. Et dans l'après-midi, un émissaire de Kamruddin vint nous dire que, déçue de ne pas pouvoir être de la fête, son Organisation avait arrangé à la place une journée de prière qui a réuni près de 800 personnes. Grande fut ma gratitude devant cet Islam si tolérant et si inspiré, puisqu'un prêtre hindou avait été aussi invité!

Le 15 juillet fut également un grand jour, car enfin, après près de 7 mois de recherches avortées, le terrain sur lequel sera construit le nouvel ABC indépendant a été acheté, grâce à l'acharnement enfin récompensé de Sukeshi qui, par le truchement de ses anciens malades, a pu trouver la place adéquate. Ce terrain est à moins de 4 km de Ulubéria, chef-lieu du District, le long de la route qui mène à Jhikhira.

Très beau terrain de quelques acres, entouré de palmiers et d'autres arbres. Les constructions vont commencer incessamment, et il faudra que le Comité mette les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu. Le maître d'œuvre en est Papou, car il est partout à la fois, inventif, créatif, dynamique. Et comme il est aimé et apprécié de tous, il entraîne les autres et tout avance rapidement.

Une autre source de satisfaction est le redémarrage du grand terrain de ICOD, complètement ravagé par plusieurs ouragans successifs.
 
                                                             ICOD dévasté
 
C'est devenu un champ de ruines. A nous de le rebâtir plus beau qu'avant! Mais l'argent manque, et il faut y aller lentement. On vient d'embaucher un jeune agriculteur spécialisé dans les arbres et fleurs. De plus, SHIS se décide enfin à mettre en route sa participation – le Centre d'apprentissage. Dès que la nouvelle clôture anti-chèvres sera en place, on n'aura plus que le problème de la mousson.

Les opérations becs-de-lièvre se poursuivent avec succès, de même que les camps de détection de handicapés.

BPBS, pour sa part, désirant montrer ce qu'il est capable de faire en l'absence de Sukeshi, s'acharne à multiplier les services médicaux. Il y a maintenant 4 docteurs spécialisés. C'est bien, mais, hélas, comme à SSS, on fait payer lourdement les gens, et les plus pauvres ne s'y retrouvent plus. Pis encore, les médecins envoient les malades dans leurs cliniques privées pour les examens labo, alors qu'on les faisait pour quelques roupies ici pendant 16 ans.

Tout n'est pas négatif, et je suis heureux de les voir se lancer, mais la motivation n'étant pas des meilleures, ils semblent devenus insensibles aux besoins des plus miséreux. Et là alors, je ne marche pas.

C'est pour cela que je me propose de demander à deux ONG de notre CIPODA de leur fournir des médicaments. Mais à la condition expresse de baisser leurs prix et d'établir, comme on le fait partout, des cartes gratuites pour ceux et celles qui sont dans la dèche complète. Pénaliser les plus déshérités est à mon avis le péché originel de tas d'organisations d'aide et de développement. Elles veulent être efficaces, et c'est fort louable, mais elles ne le sont souvent que parce qu'elles ne s'occupent pas vraiment des plus nécessiteux. Notre but est le développement des personnes et des liens interpersonnels, dans le respect de chaque individu, surtout du plus faible.

Pour y arriver le plus efficacement et le plus honnêtement, on passe par des projets qui améliorent la personne, la famille, les conditions de vie, l'environnement et l'harmonie entre tous et tout.

J'ai préparé cette semaine un projet de prévention de la malnutrition pour cent bébés. C'est un projet commun entre ABC et BPBS, On ne commence que par un petit nombre, car le coût est très élevé, et la personne de Paris qui nous l'a proposé a un budget limité. Cela revient à € 75 par an et par enfant, le lait en poudre étant très cher.

Le soir même, voici que se ramène le nouveau Comité directeur de SSS. Ils refusent la fermeture de l'organisation au 31 décembre 2002, veulent dédommager les 125 travailleurs en leur payant trois ans de retraite, et m'affirment tout froidement que pour moi et mes amis étrangers, € 750.000 pour ceci, augmenté de € 200.000 pour la reprise sur de nouvelles bases, c'est quasi négligeable!

Je les ai envoyés peu charitablement aux pives. Mais quand j'ai réalisé que personne ne leur avait expliqué les 4 dernières années de SSS où je m'étais cassé pour les aider et conseiller, et qu'ils me considéraient comme responsable, et de la clôture, et de l'injustice faite aux travailleurs, alors, j'ai failli attraper une nouvelle crise cardiaque, que mes amis de Bélari ont enrayée de justesse en leur demandant de partir. Deux heures, ça suffit!

A part cela, je rencontre pas mal de 'cas sociaux' (quelle horrible appellation!), dont de nombreuses malades mentales et bon nombre de filles de familles incroyablement pauvres à marier. Pour elles au moins nous pouvons faire quelque chose, grâce à la générosité des amis dentistes italiens des Lapierre, qui nous envoient des tonnes de dents en or (exagération littéraire) que Sukeshi fait transformer en bijoux pour mariages!

Il y a trois semaines, nous avons admis une petite fille déformée de treize ans que quelqu'un avait trouvée à la gare. Elle semblait muette, mais en 15 jours elle peut déjà s'exprimer. Elle n'a pour l'instant aucune souvenance de sa famille. Elle est d'une très grande brutalité avec tous (ses béquilles sont craintes!).

Les chaleurs restent étouffantes, car ces deux derniers mois, la mousson ne nous a pas gâtés encore qu'on ne puisse se plaindre, la moitié de la plaine Indo-Gangétique étant déficitaire en eau, et plusieurs Etats proches de la sécheresse. Ce qui n'empêche nullement les inondations au Bangladesh, et, depuis une semaine, au Nord Bengale, au pied des Himalayas.

Les oiseaux en profitent pour multiplier leurs nids, les insectes proliférant et envahissant tout, surtout le soir. Autour des lampes, c'est un virevolta continuel, si bien que pour manger, il faut se tenir à distance d'un foyer lumineux. De plus, c'est le rendez-vous de gros papillons de nuit, certains superbes.
 
Mais j'attends toujours un Attacus Atlas.




Comme nous dormons toutes fenêtres et portes ouvertes, c'est une sublime
 
                         Danse des Lucioles
 
ces insectes volants qui peuvent éclairer jusqu'à deux mètres autour de la moustiquaire, avec souvent des signaux lumineux différents, les mâles étant de plusieurs espèces.

Et puis le jour, quand je me sens incapable de faire autre chose après quelques réunions intensives, je m'amuse de ma terrasse à regarder les
 
 Fauvettes couturières
 
tisser leurs nids. Ou en fixant dans les yeux la maman varan (lézard géant de près de 1.30 m) qui se remplit la panse de grenouilles, œufs de fourmis ou escargots, contre la grille même de la véranda, donc à moins de 50 cm de moi!

On vient d'élire le nouveau Président de l'Inde. C'est un savant musulman, père des missiles et du nucléaire indien. Un homme de vision, respecté de tous, et vivant dans un simple studio. Non marié, il prenait ses repas dans la cantine de l'Université de Chennai (Madras) où il enseignait.

Une femme remarquable était aussi en compétition avec lui, qui avait combattu au côté de Gandhi, et organisé un bataillon féminin contre les Japonais en 1942!

Nous sommes maintenant confrontés au Bengale à une nouvelle forme de maoïsme se nommant 'P.W.' (guerre populaire), et qui n'a qu'un but avoué: détruire la Société, et une seule tactique: tuer tous ceux qui ont quelque influence, de quel que parti politique ou tendances qu'ils soient. Bien sûr, les marxistes et les riches sont visés en priorité, mais aussi les travailleurs sociaux et les religions. Sans doute ne vais-je pas tarder à me trouver dans leur point de mire, car ils avancent et sont maintenant devenus très forts dans certains cantons du District voisin de Midnapur, où les tueries politiques sont presque quotidiennes. Et beaucoup de nos malades et de nos handicapés viennent de là. Nos filles projettent d'y organiser sous peu un camp de détection des handicapés.

Hier, Wohab est venu m'expliquer qu'il partait trois jours à Jalpaiguri dans le nord du Bengale, car le Gouvernement, ne pouvant plus rien faire pour arrêter cette 'hémorragie rouge', de guerre lasse a fait appel aux ONG pour essayer de pacifier la région. Wohab est le responsable du groupe. Certainement, son expérience de jeunesse quand il faisait le coup de feu avec eux lui servira! Mais il lui faut quand même un sacré courage. J'aurais bien aimé l'accompagner.

Très fraternellement
            Gaston DAYANAND

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