Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 4 - Novembre 2000
 
2 novembre
A cause d'un emphysème et de l'asthme, je n'ai à mon vif regret pas pu participer activement sur le terrain durant les inondations comme c'est mon habitude de le faire depuis de si nombreuses années.

En reprenant le collier ce jour, je puis seulement certifier que si tout va mieux qu'avant, rien ne s'améliore vraiment! Certes, presque partout l'eau a baissé,
 
 
                                          Village sinistré
 
 
sauf dans quelques milliers de villages, mais ce n'est qu'une eau nauséabonde, putride et empoisonnée. Même les poissons deviennent impropres à la consommation. C'est la situation propice pour les épidémies de choléra et de typhoïde. Et le reste, à cause de la pluie qui nous a enfin quittés, et le soleil de canicule, tout n'est que blocs de boue séchée, de quasi-béton, avec lequel il est impossible de travailler.


3 novembre
25 réfugiés arrivent à Bélari après un voyage de 45 kilomètres à pied. Représentants d'un groupe de villages détruits, là où Bélari organise les secours, ces hommes viennent nous supplier de ne pas arrêter notre aide. Ils passeront la nuit au Centre, mais repartiront – hélas – sans promesse formelle.


4 novembre
Nous organisons à Howrah notre première réunion complète des Associations du CIPODA depuis les débuts des secours, pour faire le point. La détresse est pratiquement partout la même. Nous avons avancé comme en dominos – un hameau en appelle un autre – un village nous mène près d'autres villages – une commune s'ouvre sur d'autres communes et un Block couvert (150.000 personnes) nous force à répondre aux appels du Block voisin.

Certes, sur 4,7 millions de sinistrés ayant perdu leurs maisons,
 
 
 
   'Village' de tentes
 
 
2,5 millions ont reçu des tentes. Entendons par tente une bâche de polyéthylène de 5m sur 3, pour abriter une famille de six personnes. Pas la meilleure protection pour l'hiver qui arrive! Et puis, seules les ONG comme les nôtres ont distribué vêtements, couvertures et matériel! Alors, comment vont-ils se protéger? Et se nourrir sans la récolte de novembre? Questions importantes s'il en est, mais questions oiseuses, puisque nous ne pouvons pas donner de réponses nous-mêmes.

Et on refait le point de la situation. Côté finances, malgré la générosité des donateurs, on est à sec! Et même que chacun se récrie qu'il est impossible de tout arrêter, chacun doit se rendre à l'évidence qu'il faut arrêter. Et à l'unanimité, on déclare l'arrêt officiel des secours pour cette semaine. Parce qu'on fait tout notre possible, et on ne peut pas faire plus. Encore que!

Et chacun de repartir la tête basse vers son organisation pour rendre compte de la triste conclusion.

5 novembre
Toute la soirée d'hier, le téléphone a sonné, et la matinée aussi, car toutes les Organisations membres du CIPODA nous ont appelés tenant partout le même langage. 'On a discuté avec notre Comité et les volontaires. On pense qu'on peut encore faire quelque chose.' Et certains de proposer d'acheter 500 couvertures avec les intérêts de quelques fonds. D'autres d'organiser une collecte, d'autres encore d'appeler tel ami ou telle multinationale. Enfin, certains ont même reçu par téléphone l'assurance que des donateurs, de la France et de la Suisse, ne nous laisseront pas tomber s'il y a urgence. Mais là il y a piège, car urgence il y aura toujours!

6 novembre
On s'est donné rendez-vous cet après-midi. La réunion a été révélatrice de l'état d'esprit des différents travailleurs. Il n'y a plus de fonds – d'accord, mais nous, on peut en trouver encore! Et c'est un foisonnement de propositions et contre-propositions, parfois carrément farfelues, parfois géniales.

Et ce qui est formidable, c'est que chacun défend 'son' coin, 'ses' sinistrés, décrivant avec émotion leurs détresses, leurs espoirs, et en rajoutant parfois pour être sûr que le Comité en tiendra compte. Pour moi, c'est la preuve même qu'ils n'ont pas vécu un ou deux mois de routine, mais se sont réellement attachés à ceux dont ils ont eu la responsabilité.

Résultat: certes, on maintient l'arrêt officiel des secours, mais chacun est autorisé à continuer ce qui lui semble possible pour aider au maximum les gens.

Bélari part pour la deuxième fois en une semaine avec 12 volontaires. Ils emportent 500 couvertures et des médicaments.

UBA démarre pour Murshidabad avec 1,5 tonnes de lait, 1.000 tentes et 1.000 couvertures, car c'est un député qui a supplié d'aider encore un Block entier, qui n'a reçu jusqu'ici ni tente, ni couverture, rien!

SHIS s'élance avec trois groupes médicaux pour quatre jours, ainsi que quelques tonnes de nourriture.

HELGO, qui attend depuis 15 jours un petit extra, reçoit juste ce qu'il faut pour aider quelques dizaines de familles en détresse.

Enfin, SHIS, de loin la plus grande des ONG, avec ses 600 travailleurs, offre 2.000 vêtements pour Bélari et 1.000 tentes pour UBA. C'est tout ce qu'ils peuvent se permettre, car ils se sont déjà endettés de plusieurs millions de roupies.

Mais tout cela n'est que le bouquet final du feu d'artifice. Car c'est vraiment la fin. Kamruddin, coordinateur, nous informe qu'à Murshidabad – 1.127 écoles ont été détruites. On retient ce chiffre, car il nous indique un peu la direction à suivre. Ce qui est le plus nécessaire maintenant, c'est la réhabilitation.

7 novembre
Nouvelle et dernière réunion aujourd'hui, même si certains membres sont repartis sur place. On discute justement de cette réhabilitation, et chacun fait ses propositions. Mais ceci est un nouveau chapitre. Plusieurs parmi nous ont l'expérience de ces trente dernières années, ils ont vu de nombreux projets de réhabilitations après inondations et cyclones se transformer en nouveaux projets, et nouvelles Organisations!


Conclusion – on peut maintenant faire le point exact sur les secours distribués. 18 Organisations du CIPODA, par 334 volontaires, en 14 camps de secours, dans 5 Districts et 11 Cantons portent secours à 194.262 personnes en distribuant 16.160 tentes, 8.200 couvertures, 30.032 vêtements, 213 tonnes de nourriture et 487.675 tonnes de légumes (riz, pommes de terre, lentilles, oignons), 4.363 tonnes de lait et 28.628 pièces de matériel (lampes tempêtes, assiettes, seaux, moustiquaires, etc.) Et avec 12 groupes médicaux, 110.000 malades ont été soignés. Enfin, 17.000 puits tubes désinfectés – et ce, en un mois.

Personne n'a donc chômé, mais cela ne nous donne pas pour autant le droit de nous sentir satisfaits. Ce que nous avons fait n'est presque rien – 194.262 personnes sur 27 millions! Une goutte dans l'océan – mais sans cette goutte, il manquerait quelque chose et c'est cela notre joie.

Officiellement, la situation est la suivante: sur les 21 millions de personnes touchées, 4,5 millions sont sinistrées (nous avons vu ci-dessus la différence). 3 millions ont été hébergées, et 21.484 camps de secours établis. 38.700 tonnes de riz ont été distribuées, et 150 teams de médecins et infirmières envoyés sur place. Il s'agit des chiffres de l'aide gouvernementale, et nous n'avons aucune idée de l'aide apportée par des ONG comme des nôtres.

De plus, 450 kilomètres de rails sont détruits, ainsi que 30 ponts ferroviaires. 40 millions de têtes de bétail ou volaille touchés, et 10 millions sont morts. Pour les survivants, ni fourrage, ni grains, ni picotin! Et 70.000 ha de pisciculture sont anéantis. Mais les poissons échappés nourrissent les sinistrés partout.

Une petite note finale – 7 camps pour animaux en détresse ont été établis par des amis des animaux, chose extraordinaire. S'y côtoient paisiblement: vaches, buffles, chèvres, volaille, renards, chacals, civettes, hyènes, cobras et mangoustes. Il paraît que tout se passe bien. Il n'y a vraiment qu'en Inde qu'on peut voir ça – il n'y manque que tigres et léopards pour faire couleur locale.

Je termine cette Chronique, en citant quelques faits.

A Murshidabad, un vieil homme qui a reçu de nous tente, matériel de cuisine et habits, revient et rend le tout. Motif: 'Quand je suis arrivé avec mon matériel, il y avait des amis riches de ma famille qui m'ont donné 2.000 roupies, alors, j'ai pensé que puisque vous ne pouviez pas donner à tout le monde, ce serait malhonnête de garder ces dons.'

A Tajpur, Howrah, les premiers jours, un tireur de chariot refuse les 60 roupies qui lui sont dus: 'Ma famille certes a tout perdu, mais vous venez nous aider, et je n'ai pas le droit d'accepter quelque chose de vous!' De même que ces nombreux jeunes qui se mettent gratuitement à notre disposition, malgré parfois l'opposition de leurs familles, car leurs bras sont nécessaires pour les reconstructions. Enfin ce dernier trait – dans un village de 4.000 habitants, les musulmans, les plus riches, ont recueilli les intouchables hindous. Et le premier jour des grandes fêtes religieuses, ils leur offrent un repas végétarien somptueux, selon les rites même hindous! Et ailleurs, ce sont des hindous qui aident des musulmans pauvres à reconstruire leurs maisons.

Et en dernière minute, la paroisse de Santragachi, où j'habite théoriquement, vient de faire une collecte d'argent et de vêtements. On me les remettra dimanche, bien qu'ils sachent que je ne travaille pas avec des organisations chrétiennes. Je me réjouis pour eux, car ça ne peut que les aider à s'ouvrir à la dimension interreligieuse pour laquelle j'ai décidé de consacrer la fin de ma vie.

Très fraternellement 
                                Gaston DAYANAND
                         aussi au nom du Comité
                         de secours du CIPODA
 
                                            

 

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