No 5 - Janvier 2001
Cette Chronique, je l'écris juste avant mon départ pour le Sud de l'Inde. De là-bas, je vous enverrai probablement une seule Chronique février-mars, car une vie d'Ashram, faite de prière et de contemplation, n'intéresse pas forcément tout le monde.
Je ne vous décrirai pas le début décembre, fait d'une Retraite du Prado avec le prêtre qui m'avait formé la première fois que je travaillais comme frère-ouvrier à Paris-St-Denis, m'initiant à la vie de prolétaire dans une fonderie. C'était en 1964. On vivait à quatre dans un réduit de trois mètres sur trois, avec lits à étages dans une courée d'Africains exploités encore plus que moi, mais sympas au possible. Mes compagnons croyaient que j'étais sorti de prison, car un jeune Suisse ne travaille pas comme manœuvre dans de telles conditions. Mon ami le prêtre a maintenant 78 ans, et garde toujours la jeunesse de cœur que je lui ai connue alors.
Ensuite, on a eu un énorme travail à boucler notre aide pendant les inondations. Tout en constatant que le CIPODA avait arrêté les secours en principe, chaque Organisation continuait en douce, avec l'argent qu'elle parvenait à grappiller ici ou là, à faire ce qu'elle pouvait, pour soulager ces gens qui, avec l'hiver, tremblaient de froid sous la misérable bâche que nous leur avions donnée trois mois auparavant. Ensuite, il a fallu reprendre la routine de toutes les ONG, et des projets qui étaient souvent en retard sur les prévisions.
Pour vous donner une idée de nos occupations, voici l'emploi du temps à Bélari pour les derniers jours du siècle.
Vendredi 22 décembre Papou, fils de Sukeshi, qui aura 18 ans en février, a organisé  de lui-même un camp de don de sang ici.
Alice et Louis
De grandes banderoles avertissent le tout-venant que le camp est dédié à Alice et Louis, ses grands-parents, en fait, mes parents!
Leurs photos, entourées de fleurs, d'encens et de bougies, sont posées à l'entrée de ABC et y resteront trois jours. Il a tenu à leur rendre cet hommage en mon absence, car je ne suis arrivé de Calcutta que le matin.
Comme la coutume le veut, de nombreuses personnalités sont invitées, et tout le personnel est présent. 70 personnes donneront leur sang, pour les deux-tiers, la
Don du sang
première fois de leur vie. Le médecin de Calcutta a fait remarquer que rarement il avait vu tant de monde et une si bonne organisation. En dehors des jeunes filles de ABC, les femmes ici donnent moins facilement leur sang, car elles ne sont pas très solides.
La grande surprise a été la venue de 14 réfugiés des inondations qui, ayant perdu leurs maisons, sont venus de 40 kilomètres en bus. Ils voulaient témoigner leur reconnaissance à Bélari pour l'aide reçue, par ce geste de générosité peu commun. Le médecin a failli les refuser, car ils étaient trop maigres, mais ils ont insisté: 'On en a vu d'autres quand les eaux nous entouraient et qu'on n'a pas pu manger pendant des jours.' Nous étions tous émus de les voir eux, si émaciés, si décidés!
Samedi 23 décembre Nos 15 garçons partent pour les zones sinistrées, afin d'évaluer les besoins finaux pour la réhabilitation qu'on se propose de réaliser. Je me contente d'arpenter le terrain du futur Centre d'apprentissage et de l'Ashram à ICOD, pour délimiter les zones à creuser pour le futur étang, définir les dimensions de l'île de 30 sur 30 mètres environ, et prévoir les remblais nécessaires pour les fondations des pavillons.
Dimanche 24 décembre Veille de Noël. Dans un lieu de pique-nique à 4 kilomètres, où le Tout-Calcutta vient pour la saison froide, notre Centre d'artisanat ouvre pour la première fois un petit stand de vente, seul magasin autorisé à l'intérieur du zoo. Les fillettes infirmes sont présentes, et travaillent sur place, tout en vendant leurs broderies sur soie. Grand succès! Et depuis, chaque week-end, jusqu'en fin février, le stand sera ouvert. En six jours ouvrables, elles ont déjà vendu pour près de 10.000 roupies de leur art.
En fin d'après-midi, je pars pour Santragachi, ville de Howrah, à 12 kilomètres de la gare où je loge, pour aller à la messe de minuit. Malgré le froid intense, je retrouve ma chambre décorée comme jamais elle ne l'a été. Mes amis hindous et musulmans viendront à la messe avec moi – mieux, ils me rapatrieront vers trois heures du matin à Bélari, où je trouve une immense grotte de Bethlehem, magnifique et vivante, fabriquée par des Hindous. L'an dernier, ils avaient mis un Roi Mage à la place de saint Joseph, mais cette année, l'époux légitime est au bon endroit. Seul le chameau, trop proche de l'âne, semblait mal à l'aise. Mais après tout, les Ecritures sont heureusement muettes sur tout cela.
Jour de Noël C'est la 'Fête des Handicapés', plus de 500 seront présents. On peut l'organiser à grande échelle, ainsi que le premier janvier, grâce à un don de Catherine et sa famille de Lyon. Chacun aura son cadeau. Kamruddin, mon frère musulman, a offert 2.000 petits gâteaux depuis Howrah. De nombreux amis sont venus. Une journée fort réussie, qui se termine par un film de Walt Disney sur la vidéo.
Mardi 26 décembre L'équipe de Bélari va distribuer 2.500 couvertures chaudes aux sinistrés à 40 kilomètres.
Mercredi 27 décembre Je profite de mettre sur ordinateur le dernier chapitre des 88 pages que j'ai écrites sur ICOD et qui s'intitule 'Jardinage bio-esthétique et pavillons en style-local'.
Car il faut dire que maintenant, Bélari a un ordinateur dernier modèle Pentium 2000, offert par des admirateurs de Papou et Sukeshi. Ils ont même donné l'argent pour aménager un studio spécial. Je ne suis pas très content, car c'est un luxe inimaginable ici, mais on me fait remarquer que puisque c'est un don – 'tu ferais mieux de remercier le Ciel et nous laisser tranquilles'. Le plus drôle, c'est qu'on n'a l'électricité que depuis quelques mois, et pas de téléphone. Donc, pas de e-mail ni de fax possible. Le gouvernement a promis le téléphone pour mars. Jeudi 28 décembreLes filles de ABC, avec Sukeshi, partent à 20 kilomètres pour démarrer une nouvelle
Ecole de couture pour infirmes
Etang ABC
Vendredi 29 décembre On inaugure aujourd'hui le téléphone portable donné par Virginie, une des physiothérapeutes suisses qui est restée trois mois, mais comme on ne peut le faire marcher que sur la terrasse, il faut installer le téléphone intérieur. Même remarque grincheuse que précédemment: 'Et qui va payer les abonnements si coûteux?' Et même réponse intelligente: 'Tu nous dis toujours que si quelque chose est utile, Dieu se charge de tout. Alors, quoi, tout le monde se tue à voyager par train et bus pour venir te trouver parce qu'ils ne peuvent pas téléphoner. Pour eux, vu par Dieu, c'est utile ou non?' Grand silence, et l'escargot grincheux de rentrer dans sa coquille.
Peu après, je suis embarqué dans des discussions administratives sans fin, car le Ministère de l'Irrigation exige des permissions spéciales pour finir la bordure côté route, et pour l'étang. Serait-ce un nouvel iceberg sur la route du projet jugé parfois trop titanesque de ICOD?
Samedi 30 et Dimanche 31 décembre Ma santé n'est pas très bonne et je ne puis que continuer à garder la chambre.
Nouvel An Bien que personne dans les campagnes ne fête notre calendrier, les 'Bonne Année' fusent, et les 150 gosses en profitent pour se lancer dans des embrassades peu bengalies, mais fort appréciées par leur 'grand-père' tout ému!
Ce jour-là, pour la première fois, tout le personnel au complet, y compris la cuisinière et tous les enfants, vont pique-niquer à 11 kilomètres de là, dans le Centre des mamans abandonnées. 2.000 gosses de Bélari et du coin reçoivent une friandise. Mais le plus important, c'est l'inauguration du projet cher à Sukeshi – le Centre des femmes malades mentales, que Papou a baptisé 'Asha Dip' – Lumière d'espoir. Les trois premières femmes sont là, et c'est la grande joie. Et le soir, je suis fatigué - mais complètement rétabli.
LUMIERE D'ESPOIR – c'est le meilleur titre qu'on peut donner au premier jour de ce millénaire. D'accord?
2 janvier On est réveillé par des cris: 'Vite, il y a du grabuge au Centre des Femmes malades mentales.' On s'y précipite, mais tout est calme.
Cependant, on apprend que la veille au soir, et tôt le matin, un groupe de jeunes sont venus protester, menacer de mettre le feu, et exiger le départ de ces 'folles'. Et nous voilà en quête de ces dits jeunes. Ils sont membres d'une organisation locale aidée par le CIPODA (ils font tourner trois écoles enfantines). On convoque les responsables, qui affirment tout ignorer. En tout cas, ils les condamnent et nous promettent de nous les amener le lendemain. On respire. Car ce genre de manifestation, politisée, peut mettre le feu à la poudrière permanente qu'est le Bengale en période de pré-élection.
L'après-midi, le secrétaire du CIPODA, Kamruddin, nous amène un ingénieur qui va bénévolement superviser les travaux d'aménagement d'ICOD. Je discute avec lui tous les détails.
3 janvier Dernière phase des enquêtes de réhabilitation. Malheureusement, l'équipe revient bredouille, la police ayant monté des barrages près des zones sinistrées. Il paraît que mes amis, les Frères de Mère Térésa, se sont fait tabasser hier, parce qu'ils ont distribué du matériel à tous, les yeux fermés, et que des riches en ont profité, alors que les pauvres n'en ont pas eu.
4 janvier Comme tous les vendredis, je pars à la réunion du CIPODA à Howrah. J'y retrouve Wohab de SHIS, Kamruddin de UBA, Marcus de HELGO et quelques autres. Chacun présente son projet de réhabilitation.
Bélari se propose de reconstruire 300 logements et 9 Centres anti-inondation à Howrah. Kamruddin veut construire 500 maisons, et SHIS présente un immense projet de 'travail contre nourriture' pour refaire des routes hors d'usage, des puits, et d'autres travaux.
Certes, tout cela est plus que nécessaire, mais où trouver l'argent? Car si les deux premiers projets tournent autour de € 220.000, le troisième revient à quatre fois plus! On va solliciter Dominique Lapierre et ses amis qui avaient promis de faire quelque chose. Mais j'ose à peine articuler les chiffres.
Le soir même, je pars à SHIS, de l'autre côté du Gange, où je revois toute l'équipe, gonflée à bloc. Il y avait trois mois que je n'étais pas venu.
4 janvier C'est la grève générale, et je ne peux pas bouger. Il y a eu des massacres dans un District proche, et l'opposition exige la chute du Gouvernement. C'est deux fois par mois la même 'comédie', mais qui coûte cher en vies humaines.
5 janvier Je pars dans le District voisin visiter le nouveau Centre de handicapés, créé sur le modèle de Bélari par Mina, la fille de Wohab et son mari. Depuis dix ans elle en rêvait (elle avait alors 13 ans) et je l'ai aidée à devenir une bonne travailleuse sociale. Ils viennent d'admettre les premiers huit enfants, dont un nain. Il aura 15 ans dans une semaine. Mais ils n'ont pas de donateurs ou plutôt, n'ont pas encore reçu de réponse des médecins allemands. Alors, ils se débrouillent, cuisine sous une bâche, personnel bénévole pour l'instant. Ce mois, Ebadat, son mari, a donné tout son salaire pour la nourriture. Enorme joie pour moi de voir ce Centre enfin vivant, après presque un an de préparations parfois décevantes.
7 janvier Je retourne à Howrah pour m'occuper de mon logement et faire quelques démarches. Car des plaintes ont été déposées par le parti fondamentaliste d'extrême droite hindou, et le propriétaire de mon appartement m'avertit qu'en mon absence dans le sud, il y aura des troubles, et qu'il vaut mieux que je parte. Comme je ne tiens pas à ce que tous mes voisins, qui lutteront pour moi – me disent-ils – aient des ennuis, je préfère partir. Je ne crains pas une foule hurlante – en fait, j'ai l'habitude - mais je ne souhaite pas que d'autres doivent assister à ce spectacle.
8 janvier La veille déjà, j'étais allé au baptême de la petite-nièce de
Sandhya,
infirmière bengalie mariée à un Suisse. La maman du bébé est morte juste avant Noël, et s'il y a la joie, la tristesse reste. Comment fera le jeune papa pour s'occuper de cette mignonne petite de huit mois?
Puis je reviens à mon appartement plutôt tard le soir, pour préparer tous mes bagages. Bagages de pauvre, mais qui restent des bagages de riche face aux 95% de la population!
9 janvier Après une nuit pénible et glaciale, la dernière ici après 8 ans, je dois partager la douleur et les pleurs de mes voisins et amis. Certains m'en veulent de les quitter ainsi. Mais que faire? Et vers 9 heures, la grande ambulance 'Cité de la Joie' de Bélari vient embarquer mes affaires et m'emmener définitivement de ce coin que j'aimais, bien qu'il n'ait jamais correspondu vraiment à mes goûts, car tous ces ouvriers venant de toute l'Inde, finalement, étaient des privilégiés, ayant tous un travail aux chemins de fer.
Et aujourd'hui, je suis à nouveau en plein dans le travail – des gens arrivent avec doigts coupés et jambes cassées, gosses brûlés, urgences, admission de malades mentaux. Et le démarrage des travaux d'ICOD, qui devaient commencer aujourd'hui, renvoyé à dimanche pour cause de fête religieuse.
Car ces jours, comme tous les 12 ans, c'est la KHUMB MELA à Allahabad, à 1.000 kilomètres d'ici. On attend entre 50 et 70 millions de pèlerins (sic). Le plus grand rassemblement du monde, car cette année est une espèce de Jubilé. Les autres fois, c'est seulement 5 ou 10 millions de pèlerins. Ce matin on a annoncé déjà 10.000 personnes qui se sont perdues dans la foule. Et 4 millions se sont baignées ensemble aux confluents du Gange et de la Jamuna. Gigantisme indien!
Je termine enfin en signalant que le Gouvernement vient de changer le nom de Calcutta, donné par les Britanniques au XVIII siècle. A partir de maintenant ce sera KOLKATA. Les Bengalis sont au comble de la joie.
Très fraternellement
Gaston DAYANAND
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