Chroniques Bengalies

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Gaston Dayanand
 
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No 9 - Juin 2001
 
Voici déjà juin qui se termine, et je ne sais comment!                                      
Le premier dimanche du mois, une messe solennelle était célébrée à Howrah pour les 50 ans de sacerdoce du
 
                                          Père Laborde
 
que beaucoup d'entre vous connaissent. L'église était bondée, car il est très aimé de tous. Malheureusement, j'ai dû écourter la réception de 9 heures, car on m'attendait à deux endroits différents.

J'ai atteint très en retard mon premier rendez-vous à l'arrêt du bus. 70 kilomètres et deux heures trente plus tard, après avoir dû affronter des embouteillages monstres sur la Nationale 1, Kolkata-Bombay, chose fort courante car il n'y a que deux voies et des camions à perte de vue dans les deux directions, nous sommes arrivés à destination, du côté de Amta, à 15 kilomètres de Jhikhira, le long de la rivière, dans des villages très pauvres.

Il s'agissait d'inaugurer une école pour enfants des prostituées. Elles sont très nombreuses en cet endroit, car le bourg d'Amta n'est pas loin. Elles vivotent misérablement dans des huttes infâmes, et sont exploitées aussi odieusement par certains clients que par les patrons de la maffia du coin. Je pense que la plupart ont été volées quand elles étaient jeunes ou bien kidnappées et séparées de leurs familles par les gardes-frontières au Bangladesh ou au Népal ou tout simplement 'vendues' par des parents crédules contre une avance de moins de 10 € pour un travail hypothétique en ville, et une promesse de salaire 'régulier' pour leurs familles.

Personne ne veut s'occuper de ces femmes, car elles représentent la lie de la société, qui pourtant les utilise sans scrupules, alors qu'elles en sont avant tout les victimes.

Mon ami Kamruddin, qui cherche à les aider depuis sa jeunesse, car il a vécu proche d'elles quand il était gosse à Pilkhana, s'occupe de cette école avec l'aide d'une organisation locale que je connais depuis 22 ans. La foule était éclaircie, car qui oserait venir parader à une inauguration de ce genre? Et si l'enthousiasme était là, la méfiance aussi: elles ont été si souvent trompées, qu'elles ne croyaient pas vraiment qu'on viendrait.

Puis on a continué quelques kilomètres plus loin, vraiment à l'intérieur des terres, qui commençaient à être inondées, tant les averses avaient été fortes. On est ainsi arrivé à un village, le siège même d'une petite ONG dont la fondatrice est une bonne jeune femme joviale, que son mari a depuis rejoint pour aider les gens du coin. On la voyait fréquemment à Bélari ou au CIPODA, car elle tenait à ce qu'on l'aide.

Cette fois, c'est l'ami Wohab qui commençait ici un nouveau partenariat – un Centre antituberculeux avec six Sous-Centres qui couvriraient, dans les débuts, 300.000 habitants, mais en deux ans toucheraient la majorité des communes du District de Howrah (5 millions d'habitants), Bélari s'occupant du Sud-ouest (1 million d'habitants).

Par faute de temps, je refuse en général d'aller aux inaugurations, mais ici il s'agit d'une triple entente – le Gouvernement procure les médicaments, SHIS forme le personnel et les médecins dans son Centre à Bangore et les ONG locales se répartissent les dispensaires en des points précis. Ça décentralise, et stimule chacun.

Ce jour, c'était la grande foule sous un dais écarlate. Il y avait des micros dans tous les coins. J'ai dû présenter un discours assez long pour satisfaire le goût immodéré des Bengalis pour les flots de paroles, tout en laissant amplement de temps pour les députés et les maires.

Nous sommes rentrés tard le soir, car la manifestation a eu plus de trois heures de retard. Mais ici les gens sont stoïques.

Trois jours plus tard, c'était une nouvelle escapade, cette fois pour plus de 350 kilomètres au Nord. Avec Wohab, en voiture, nous sommes allés inaugurer un nouveau partenariat dans le District de Malda, juste au-delà de l'immense barrage de 2.400 mètres de large de Farakka sur le Gange, à l'entrée du Bangladesh.

Clinique et Sous-Centres anti-tuberculeux, pour 150.000 personnes, avec le but de couvrir tout le District (4 à 5 millions de personnes). Nouvelles foules, nouveaux discours, mais en ville cette fois-ci. Ces petites villes qui émaillent les bords du Gange jusqu'aux Himalayas proches sont pratiquement dénuée de toutes ONG majeure, et sont donc délaissées. J'ai accepté de venir, parce que ça encourageait SHIS, qui occupe plus de 600 travailleurs, à arrêter de s'étendre et à faire confiance aux petites ONG.

 Si la Mousson
 
est arrivée avec une semaine d'avance, elle a été exceptionnellement forte jusqu'à aujourd'hui. Ce sont presque chaque jour des cataractes, et hier encore, à mon retour de Howrah, des âmes charitables étaient venues m'attendre à la gare en moto. Je me suis retrouvé trempé jusqu'aux os par de véritables trombes et rideaux d'eau. Les étangs sont presque pleins (sauf à ICOD, car il est très grand), et les inondations pointent déjà. Ici ou là, on reçoit des messages de détresse, mais nous ne pouvons rien faire, car après les secours de l'an dernier, nous n'avons plus de fonds. A Tajpur, la reconstruction des maisons a dû être ralentie, voire fréquemment stoppée. Il est devenu impossible de transporter quoique ce soit dans cette boue.

De même à ICOD, la construction de la vanne traîne. Il faut dire qu'elle a près de deux mètres de haut. Par contre, la barrière d'enceinte est enfin terminée.

On avait demandé aux Lapierre des fonds (extras) pour construire à Bélari dix maisonnettes pour des gens vivant avec leurs familles sur le trottoir. Mais à cause de la pluie, on est bloqué. Même chose pour le grand hall des handicapés. Les ouvriers viennent chaque jour, mais ils ne peuvent travailler dans de telles conditions.

Nous avons aussi eu l'occasion de distribuer plusieurs centaines de livres pour les écoliers handicapés. Mais ça coûte très cher, près de 1.000 rp par écolier, soit deux salaires moyens.

A Bélari, il y a actuellement de grosses tensions politiques, les extrémistes de droite (BJP) montrant le bout de leur nez, et quelques travailleurs de leur parti jouant le 'Cheval de Troie'. C'est surtout Sukeshi et son fils qui sont visés, et en plus leurs cousins, travailleurs précieux et dévoués. Mais leur tort est d'être chrétien, et la tension est extrême. Je me dois d'intervenir, car pour l'instant, il ne semble pas que je sois dans la pointe du collimateur. Il faut dire que notre cher président et fondateur est BJP. Et pour corser le tout, un professeur de danse a profité de la débilité de certaines de nos grandes filles handicapées. Un traumatisme certain pour tous et toutes, responsables et enfants. Mais heureusement, je suis arrivé à point pour le virer manu militari après lui avoir fait signer un papier reconnaissant les faits.

Et voilà, ça y est, j'ai gagné mon nouveau logement de Howrah.

Au cœur du slum de Tikiapara, à 10 minutes de Pilkhana et cinq minutes du bureau de CIPODA, UBA a mis à ma disposition une pièce dans l'appartement qui abrite conjointement leur bureau et les ateliers de jute, de broderies, et d'artisanat, où sont formées plus de 50 filles.

Après cinq heures du soir, et les week-ends, il n'y a personne et je peux être un peu tranquille, même si j'arrive souvent qu'à 22 heures. Le seul inconvénient est que la rue est extrêmement fréquentée, et les klaxons des rickshaws, les beuglements des bus et du bétail, les cris des marchands ambulants forment un bruit de fond à réveiller même un sourd. Cependant l'endroit est pour moi fort pratique. Juste devant mon entrée, il y a le marché aux poissons, aux fruits et aux légumes. Excellent pour le mauvais cuisinier que je suis. Puis plusieurs restaurants musulmans, un hindou et un chinois. Enfin, ce n'est qu'à dix minutes de deux gares, dont Howrah.

Depuis ma fenêtre, je peux apercevoir un parc où vivent quelques centaines de bateleurs de rue, parmi lesquels des
 
                                     Dresseurs d'Ours 
 
des huttes innommables. Et je vois des ombres se dandiner. Quand j'approche, ce sont des ours. Il y en a une dizaine, de l'espèce lippue, ainsi que des singes qui apprennent des tours, pour ensuite s'exhiber dans des villages. Bien sûr ils ont le nez transpercé par une corde, mais ils ne semblent pas autrement maltraités, bien que j'aie vu parfois des déchirures nasales aussi lamentables que répréhensibles. Mais ils font bon ménage avec les enfants, même les plus petits, et, de même que les singes, ils vivent dans les huttes avec les habitants. Je dois dire que j'ai horreur de ces exhibitions où les animaux, même s'ils sont aimés, sont torturés et captifs – mais c'est souvent le seul gagne-riz de la famille. Les lois indiennes interdisent cela, mais sauf dans les cirques, où il semble qu'elles soient bien appliquées depuis deux ans (plus de tigres, de lions, d'ours et de panthères), les policiers n'interviennent que pour prélever le dû qui leur fait fermer les yeux.
 
On m'apporte à l'instant le premier fruit du
 
    Jacquier
 
du centre de ABC. Il n'a que 10 kilos (alors qu'ils font jusqu'à 24), mais les gosses ont déjà jeté leur dévolu dessus.

On n'a certes pas oublié ce mois de célébrer le premier anniversaire du décès de la femme de Pierre Joseph, la très aimée Daisy.

Mais deux jours plus tard on a reçu la triste nouvelle de la mort de Robert, un jeune gars qui, à sa sortie de prison en France, est venu l'an dernier six mois à Bélari pour se racheter. Il avait décidé de revenir, avec un nouveau visa, et de se fixer ici, car il y avait trouvé, disait-il, une nouvelle famille. Mais à son retour en France, il a été à nouveau mis en prison, car il ne devait pas quitter l'Hexagone. Désespéré, sans plus de passeport, à la fin de son terme, il a filé par voie de terre pour nous rejoindre, via la Russie. Et en Ukraine, on ne sait comment, il est mort à la frontière russe. Durant deux jours, beaucoup ici ont pleuré, car il avait été réellement aimé. Et puis Onup, un petit IMC de neuf ans, était inconsolable, car il l'appelait 'papa', Robert ayant décidé de l'adopter.

Histoire triste, mais pour moi, avec la meilleure fin possible pour lui, car jamais nous n'aurions pu le garder et je le lui avais écrit. La prison – et dans quelles conditions – le guettait ici, et à vie, car il était sans papiers. Mais, ancien de la Légion étrangère, c'était un baroudeur et rien ne lui faisait peur.

J'arrête pour aujourd'hui, car des cas sociaux très graves me sont soumis.

En espérant que ce mois de juin, si beau en Europe, vous aura donné un avant-goût des vacances.

Très fraternellement 
                             Gaston DAYANAND
 
                                               
 
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