No 10 - Juillet 2001
Ça y est, nous avons vu le soleil!
Une grande nouvelle, car on ne l'avait pas aperçu depuis sept semaines. Pluies incessantes, mousson exceptionnelle n'offrant de répit que le temps de quelques journées de crachins ponctuées par d'étonnantes cataractes, qui ont laissé la terre-mère pantelante et fumante, inondée jusque dans ses tréfonds. A tel point qu'il est impossible durant plusieurs jours de marcher sur un quelconque terrain sans s'enfoncer et faire ressurgir des giclées d'eau tiède.
Et lorsque cesse cette humidité oppressante, on en vient à accepter avec philosophie les moiteurs qui lui succèdent. Heureusement, pendant dix jours les pluies se sont faites plus rares, mais c'est pour donner l'occasion à toute une multitude de bestioles ailées ou rampantes de reprendre du poil de la bête. C'est alors le harcèlement des tiques, poux, punaises, moustiques, moucherons, diptères variés, dont les énormes frelons, des guêpes maçonnes, papillons de nuit vrombrissants et envahissants, et les bactéries de frétiller de joie et de passer à l'attaque, et les maladies de se multiplier – et je suis une de leurs premières victimes.
La petite
Mangouste
apprivoisée offerte par un malade, qui se tient devant ma chambre, me regarde d'un air dubitatif. Mais la tortue à long col et lunettes, splendide terrapine de 30 cm, trouvée dans les champs, me proposerait plutôt d'imiter son farniente. Quant au Doberman de trois mois, cadeau d'un ami de Papou est déjà plus grand que tous les chiens du village, Il se jette sur moi, me pose ses deux pattes sur les épaules, et si je ne lui donne pas le temps qu'il désire, il essaye de me renverser, ce qu'il réussira à coup sûr dans deux mois!
Mais passons aux nouvelles.
Dans la région inondée l'an dernier, là où nous construisons 170 maisons, nous avons enfin ouvert le Dispensaire le 12 juillet. Pour la première fois depuis 22 ans, ce n'était ni Sukeshi, ni Sandhya, ni moi qui l'ouvraient, mais bien l'équipe de Bélari, formée par Didi. Sans doute ai-je vu les premiers malades. Mais deux fois par semaine, ce sont les garçons qui y travailleront. Pour le moment, il y a entre 150 et 250 malades par jour. La présence de Sukeshi et de moi-même a créé la confiance nécessaire, car très souvent – trop souvent – les pauvres, trompés en permanence, n'accordent à personne le crédit de travailler sans arrière-pensée. Les Frères de Mère Térésa en ont fait la triste expérience pendant les secours, lorsque, à cinq kilomètres de là, ils se sont vus dévalisés, dépouillés, battus et chassés, alors même qu'ils venaient livrer deux camions de vêtements, nourritures et biens divers.
Le 18 juillet a eu lieu à Bangore, SHIS, le lancement d'un nouveau projet pilote pour la réhabilitation des dacoits des Sundarbans, devant une foule énorme et en présence de deux ministres, des députés, le Général de Police du Bengale, et d'autres personnalités.
Je devais couper le ruban symbolique de la prison qui ouvrirait à 40 prisonniers la porte de la liberté. Mais las, j'ai passé ces deux jours cloué sur mon lit. Quatre chaînes et deux radios ont retransmis la cérémonie. J'aurais assez tenu à y être, car je me préparais à dire franchement à la police, aux politiciens, et à certains travailleurs sociaux, que parfois les plus pendards ne sont pas ceux qu'on pense.
Du groupe de cent en prison, 40 furent choisis. Les Banques, cent fois dévalisées, acceptèrent l'argument de Wohab: 'Si on les relâche à la fin de leur peine, ils récidivent. Si on leur donne une chance avant la fin, ils se rangeront. Et si vous les aidez à démarrer de petits métiers, c'est vous qui y gagnerez.'
Le gouvernement a accepté l'expérience. La police aussi, tout en leur disant: 'On vous tient à l'œil'. Et c'est ainsi que chacun reçut un chèque entre 5.000 et 25.000 rp pour redémarrer dans la vie, sous la caution de SHIS. Espérons qu'au moins 80% se réformeront.
Le 22 juillet ce fut l'ouverture de la première clinique ophtalmologique de Bélari. Un éminent docteur de Calcutta, ayant entendu parler de nous, s'est offert pour venir soigner les malades une fois par semaine bénévolement, et opérer gratuitement tous les malades les plus démunis dans son propre hôpital. De l'or en barre, ce médecin.
Le premier jour, ce furent 75 malades, le second 90.
Malheureusement, cette initiative généreuse a été l'occasion d'une pénible polémique. Les responsables du Centre avaient décidé de faire payer dix roupies aux malades. Quand je l'appris, j'ai bondi de colère et ai exigé, sous peine d'aller moi-même informer les malades, de baisser à trois roupies. Ça a fait quelque bruit car, comme je ne suis en rien responsable ici (je ne suis que conseiller, comme ailleurs), chacun comprit que c'était sérieux. Mais je ne puis souffrir qu'on exploite encore plus les pauvres.
Le terrain de ICOD est enfin terminé, y compris la vanne de deux mètres flambant neuve, avec cabestan et porte d'acier qui dirige tout le système de drainage et d'irrigation.
 A ses pieds gigotent les comiques
Périophtalmes
poissons-poumons courant sur le sol à l'aide de leurs nageoires et grimpant sur les arbres.
L'étang est maintenant plein. Près de 20 kilos d'alevins de 12 espèces ont été lâchés – donc plusieurs milliers. Ils auront l'an prochain entre 1 kilo et 1,500 kilo. 
Les Carpes argentées
de dix kilos ne seront pas rares ensuite.
Les langoustines ne seront lâchées que dans un mois. Beaucoup de nourriture leur est nécessaire durant trois mois, car l'étang étant récemment creusé, la terre en profondeur (quatre mètres) est quasiment stérile. Mais ensuite, c'est la richesse de la terre et la pluie
deltaïque qui pourvoient à tout.  Cette semaine, on plante les arbres. J'ai quadrillé, sous la pluie plus de 25 pépinières des Sundarbans, à la recherche des meilleurs plants. Et depuis dimanche, on plante à tour de bras. 40 Cocotiers, 80 aréquiers et petits palmiers autour de l'étang, ainsi que quatre arbres à pains de Madagascar et un
Araucaria
Deux vergers contiennent manguiers, litchis, goyaves, sabeda, amla, amrul, jacquiers, tamariniers, grenadiers, pamplemoussiers et  d'autres.
Erable Japonais
Enfin quelques dizaines d'arbres à fleurs tels que Ashoka flamboyants, Laburnum, Jacarandas, et puis trois Banyans et Pipals aux futurs endroits sacrés, ainsi que quatre Gommiers. Et finalement quelques dizaines d'acajous, de tecks, de saules pleureurs rouges et d'autres essences de forêt.
 On ne plantera les 180 casuarinas en bordure que dans un mois. Et à chacun des 180 piliers une bouture de Bougainvillier, pour que la clôture barbelée disparaisse sous les fleurs multicolores dès 2002. Enfin, 16 Frangipaniers préparés à Bélari. Et on ne compte pas les centaines de
Bananiers
Papayers
et de bambous qu'on ne fait que transplanter et démultiplier. Le repiquage du riz est presque terminé, et les hautes terres sont couvertes de graines de légumes.
Le seul ennui est la pluie incessante. Il faut que ce terrain soit prêt pour le futur Comité indépendant, dans deux ans, probablement, et nous tenons au CIPODA que ce lieu de ICOD soit exemplaire. Et comme nul ici n'est botaniste ou jardinier, alors je me rappelle les leçons de mon frère Gérard. Mais à partir d'aujourd'hui, ça va être difficile avec les voisins pour les empêcher d'envoyer leurs chèvres à l'intérieur, car même le barbelé ne les arrête pas. Elles 'grignotent' tout, surtout les nouveaux plants. Depuis hier, un gamin de 13 ans assure une 'chasse' fructueuse – espérons-le.
Du nouveau aussi du côté des malades mentales. Un médecin spécialiste a été trouvé, dans un Hôpital psychiatrique ami, à 50 kilomètres au nord de Kolkata, avec lequel je suis en relation depuis 22 ans. Il viendra une fois par mois.
Le nombre de femmes dépasse maintenant les possibilités du Centre. Elles sont 28 et il n'y a que deux pièces. Mais il a fallu admettre des urgences. Que faire d'autre? Les dernières admises sont toutes des cas désespérés. Cela a même causé une tragédie.
Un jeune homme de 19 ans, sans père, nous a amené sa mère qui souffre d'importants accès de démence depuis quatre ans, date où son mari est parti avec une autre femme, et les beaux-parents l'ont chassée avec son fils unique. Il faut sans cesse appeler les voisins pour la ligoter. Le fils n'en peut plus. Il fallait être témoin de sa douleur, de voir sa mère au milieu de toutes ces femmes malades mentales. A en pleurer. Et cinq jour plus tard, elle est retrouvée morte sur sa paillasse, sans cause apparente. Ça a failli provoquer une explosion politique, et Sukeshi a passé sa journée assise à côté de cette femme morte, attendant vainement que le fils revienne dans la maison. Elle a été menacée d'être brûlée vive, si un nouveau cas de suicide - mais ce n'en était pas un – se produisait au Centre. Les gens s'excitent si vite ici. Et ce n'est que le soir que je suis arrivé, et j'ai tenté de pacifier quelques agitateurs professionnels. Le matin, bien sûr, la tempête était apaisée.
Elle recommençait vers midi, quand on nous a amené une femme de 25 ans qui avait fait trois tentatives de suicide en deux mois, et qui hurlait des obscénités à tout vent. Sans parents, c'est son frère aîné qui l'amenait. On a beaucoup hésité, mais finalement accepté, car les autres femmes assuraient qu'on la surveillerait de près. Effectivement, en dehors d'une crise après trois jours, elle va fort bien.
Et jeudi dernier, c'est un policier qui est venu nous appeler pour admettre une Tsigane de 30 ans, schizophrénique et perdue. Elle cherchait toujours à s'échapper, ne disait rien, sauf 'Howrah Station'. J'ai quadrillé la gare pour rechercher ses semblables, mais en vain. Depuis trois jours, elle a enfin raconté la triste histoire de son enfant volé, qu'elle est partie rechercher.
Et voilà que sur ces entrefaites, la police nous appelle à nouveau. Je vais avec Sukeshi à 10 kilomètres, comme elle y connaît tous les gens. On nous montre un trou d'égout: 'C'est là.' Et deux garçons de s'y faufiler et de tirer une créature noire et sale qui hurlait comme un animal pris dans une trappe. Je l'ai transbahuté dans un rickshaw avec les garçons présents. Sans doute les mêmes qui, au dire du policier, l'avaient violée si souvent! Je croyais qu'elle avait 40 ans – elle en avait 15! Et après deux jours de refus de manger, elle commence à revivre. Ce matin elle m'a - presque – salué sans cracher. Mais elle ne pose aucun problème. Il paraît que son mari l'avait larguée récemment (elle s'était mariée à 13 ans) et que son bébé était mort là où on l'a trouvée. Comme elle crie sans cesse un nom, on suppose que c'est lui qu'elle appelle – pauvre petite!
Que de vies ainsi gâchées. Que de tristes destinées! Mais comme toutes les autres, on espère bien que ces trois dernières trouveront le sourire en moins d'une semaine et la joie de revivre un peu plus tard. Car c'est ce qui frappe tout visiteur – la joie et l'amitié entre ces quelques 28 femmes que la vie a pourtant maltraitées. Leur responsable également, une dame célibataire de 42 ans, qui a travaillé un an à Bélari, trouve parfois que c'est lourd. On la comprend. Mais quel magnifique témoignage de dévouement elle donne. Et elles attendent toutes avec impatience l'ouverture de ICOD – début 2002 pour trouver un lieu plus propice à leur réhabilitation.
Car c'est pour elles et tous les futurs handicapés de la vie que ce lieu se doit d'être idyllique. Les pauvres ont le droit à la beauté! Et s'il advient que certains esprits nous reprochent l'embellissement, et les arbres à fleurs, et l'étang dessiné en paysagiste, alors, qu'ils sachent que personne, jamais, ne reprochera à un collège, une maison de retraite ou une quelconque institution de riches, de dessiner des jardins et de créer de la beauté.
Malgré ces côtés positifs de notre travail, il nous faut aussi affronter les réalités moins engageantes: fermeture de SSS, qui me donne pas mal de travail. Fermeture d'un orphelinat de l'autre côté du Gange. J'essaie de le faire rouvrir, mais… il faut des fonds pour 30 enfants et un bon encadrement. Et l'organisation de Marcus qui bat de l'aile. Et puis les quelques 22 ONG aidées par le CIPODA, mais dont certaines posent bien des problèmes.
Parce que notre action est sans fin. Une vraie noria qui tourne et tourne. Notre vie est faite de nombreuses victoires quotidiennes, sur nous-mêmes, sur les autres, contre les éléments, les hommes, les institutions. Et surtout contre ces trois causes premières qui conditionnent tant de situations de souffrances – les injustices – les maladies – les violences des structures sociales, nationales et internationales, qui se déroulent sous l'indifférence quasi-générale - pour ne pas dire la complicité – de tous ceux qui ont un quelconque pouvoir.
A nouveau l'Orissa, déjà bouleversé par le super cyclone, est en proie aux plus grandes inondations depuis l'Indépendance. 7.5 millions de personnes touchées. Un million a tout perdu. Bien que peu de morts à ce jour. Et bien sûr, nous ne pouvons rien faire.
Très fraternellement
Gaston DAYANAND
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