No 11 - Août 2001
Ce mois avait pourtant fort bien commencé. Encore que, comme les tempêtes Nord-Ouest de mai sont un présage de mousson, de nombreux signes avant-coureurs nous avaient avertis de certains événements possibles. On le verra plus loin.
Le premier jour du mois vit arriver une superbe jeep-ambulance, avec ses croix rouges, son moteur rénové cachant les rides de ses dix ans, et son inscription latérale en bengali 'Don de SSS au Centre ABC des handicapés de Bélari'. Le triporteur étant moribond, ce don arrivait à pic pour les si nombreux malades à hospitaliser, les handicapés de tous genres, et les services généraux, car on ne trouve rien de rien dans notre arrière-pays si misérable.
Providentiellement, on put accepter ce don pour la réparation (€ 880) grâce aux fonds récoltés en une kermesse par des gens de Lancy, Suisse, qui nous ont si souvent dépannés. Et grâce à la somme importante, on put encore se payer chauffeur, mini-garage, et fuel pour le restant de l'année.
Une autre arrivée fut l'irruption surprise de la Maîtresse des novices de la plus importante Congrégation féminine de Kolkata, Loretto, la même d'où sortit Mère Térésa.
C'est l'établissement féminin le plus huppé, où étudient les filles de ministres, politiciens, industriels, futurs mannequins, ex-princesses et tout le 'who is who' du Nord-Est de l'Inde.
Donc la Supérieure, ayant passé comme par hasard par ici il y a deux mois, s'est sentie comme poussée par le St. Esprit – il a dû souffler fort, dans cet Ordre plutôt conservateur, à offrir à une de ses trente novices un mois de stage dans notre Centre non-chrétien, décision emportée de haute lutte, car c'est une première pour leur Congrégation, comme aussi pour beaucoup d'autres.
Et voilà une timide petite aborigène Bodo de la tribu d'Assam de se présenter avec les énormes bagages d'une fille de la haute société, de s'effrayer de la façon dont nous vivions, mangions, enseignions et priions dans cet environnement qu'elle avoua ensuite avoir trouvé païen de prime abord.
Mais en deux jours, elle s'apprivoisa et laissa voir sa nature boute-en-train et son naturel ouvert. Tous la trouvèrent très gentille et elle fut conquise par les familles musulmanes qu'elle visita, ainsi que les familles hindoues. Elle n'en avait jamais visité.
C'est ça, notre péché collectif partout dans le monde: on juge et craint les autres sans en avoir jamais rencontré. Chacun reste dans le ghetto de son propre cercle, et à la moindre étincelle, c'est le mépris, le rejet ou l'explosion.
Bref, lorsque vendredi la Supérieure vint reprendre son ouaille, elle nous avoua avoir été bouleversée par les lettres de la Sœur Madhobi qui s'était mise en tête de démarrer dans sa Congrégation pignon-sur-rue-aristocratique, un Centre pour gens 'abîmés par la vie'. Joie de la Supérieure, certes, mais crainte aussi devant les réactions des centaines de ses sœurs locales.
Ce fut un grand moment, car c'est la deuxième fois en trente ans que ce n'est pas nous qui allons vers la Communauté chrétienne, mais que c'est elle qui vient à nous. La première fois, ce fut en mai, où le Jésuite fondateur d'un Ashram vint nous demander de lui trouver un terrain proche de Bélari – 'parce que je désire ne pas êtres trop loin de ce que vous faites, car ce sera un témoignage pour tous les retraitants qui viendront ici.'
Mais la vie n'est jamais si simple et, pendant ce temps, l'orage qui couvait éclata. Le Centre qui se targuait d'être modèle se trouva soudain au milieu d'une pénible controverse qui en balaya l'esprit et risqua (et risque encore) de tout compromettre.
Vers le 8 août, je fus alerté par des conciliabules répétés de travailleurs et par des allégations bizarres à droite et à gauche. Comme je vous l'avais signalé en juillet, quelques mauvais esprits lançaient aussi des accusations contre Sukeshi.
Je demandai une réunion de tous les 55 travailleurs et ce fut le déchaînement. Je fus même accusé de soutenir par mon 'aveugle bonté' ceux et surtout celles qui gaspillaient l'argent des donateurs. Je tenais à calmer les esprits, mais en vain, et les deux camps (les deux ONG) s'accusèrent de tant de maux que je fis suspendre la séance.
Le Président m'invita chez lui et me présenta une liste de quatre pages de doléances donnant les preuves de la culpabilité de la responsable d'ABC et fondatrice de tous les Centres: Sukeshi.
Comprenant fort bien que la manœuvre était à la fois politique (le Président et le Maire étant tous deux BJP, extrême-droite) et relevait de la jalousie (les hommes ne supportent pas de recevoir des ordres d'une femme), je fis remarquer au Président que je ne voyais guère de preuves, mais qu'avec sa permission, j'allais enquêter à tous les échelons et sans épargner personne. Ce qu'il accepta, car il m'affirma que j'étais 'au-dessus de tout soupçon'.
Et mon enquête commença, à mon grand chagrin, car je déteste tout bonnement ce travail. Il y faudra deux mois. Je ne suis pas pressé, ce qui contribue à calmer les esprits. Mais cela me prend un temps énorme, surtout les comptes pour mon cerveau incapable de faire une addition sans faute.
Sur ces entrefaites, Sukeshi donna sa démission du Dispensaire, malgré les protestations de centaines de malades. Enfin, tant que ma 'mission' n'est pas terminée, il est accepté que ce soit moi qui lui définisse son travail. Ainsi, il ne lui reste plus que le Centre ABC dont elle est la Présidente appréciée. Mais les deux 
Réunion des Mères
Sous-Centres regroupant 50 femmes abandonnées et leurs enfants, le Centre des 30 femmes malades mentales, tous les cas sociaux tous azimuts, 10 comités de village féminins, la préparation du futur Centre pour marginaux, le relogement de 35 familles de Bélari, la supervision des projets pour familles dans les zones inondées l'an dernier, la responsabilité des hôtes de passage, et enfin, les urgences du Dispensaire. Quand ces Messieurs qui ont travaillé à son expulsion se trouveront dans des situations qu'ils ne peuvent contrôler – noyades, pendaisons, suicides, crises cardiaques, gros accidents de la route etc. - qu'arrivera-t-il?
On comprendra aisément que s'il y a eu faute de sa part, c'est probablement de s'être laissé tellement submerger par les activités qu'elle en était épuisée, et de ce fait, parlait parfois 'rudement' aux travailleurs défaillants, négligents ou paresseux. Bref, si tout maintenant est calme, les braises couvent et les étincelles peuvent jaillir.
Certes, on en a vu bien d'autres, et chaque ONG passe par de telles crises. Mais c'est fort pénible, car les soupçons démolissent des deux côtés, des personnes qui sont souvent de bonne volonté. Une énorme perte d'énergie.
Puisqu'on en est à ces tristes considérations, autant aborder avec encore plus de tristesse la situation de SSS (Pilkhana) qui enfin, après 35 ans de bons et loyaux services, et une longue agonie de dix ans, s'est effondré ce mois.
Ce n'est cependant pas terminé, car les 150 travailleurs restants n'acceptent pas le fait accompli. Du coup, comme le Conseil d'administration m'avait demandé en avril de les aider en cet instant critique, tout me retombe dessus, et ce n'est que justice, puisque je leur ai promis que je ferai de mon mieux, ce qui pour eux veut dire tout, mais pas pour moi.
Alors, chaque vendredi, c'est la même situation: j'arrive, on veut que j'apporte la nouvelle que SSS est sauvé, et devant mes explications, embrouillées à leurs yeux, certains des membres du syndicat marxiste commencent à m'injurier, affirment que j'ai fait détourner l'argent vers d'autres ONG. Pas très agréable, mais ça équilibre quelque peu les louanges dont on m'abreuve et qui me sont souvent encore plus pénibles à entendre.
Comme je ne peut être sûr de l'issue finale, j'en reparlerai une autre fois. Mais cela reste un sujet de grande préoccupation pour moi, car si je ne suis pas directement en cause (j'ai quitté SSS depuis plus de dix ans), une retraite des travailleurs dans la dignité me semble nécessaire et juste.
Côté bonnes nouvelles, elles ne manquent pas.
Banian LeLe Le 15 août, fête de l'Indépendance. Après avoir hissé deux drapeaux et fait deux discours de circonstance, nous sommes allés à ICOD pour planter solennellement un
Banyan
donné par le président. Le Banyan étant un arbre sacré – ses racines aériennes peuvent couvrir des milliers de mètres carrés – une petite cérémonie était nécessaire.
Sukeshi était présente, et ce fut l'occasion d'un bon dialogue avec le Comité. Pas  du luxe en ces temps de méfiance. On célébrait dans le même temps le quasi-achèvement de l'aménagement du terrain de ICOD. Les travaux ne recommenceront qu'en fin novembre, avec les premières huttes, maintenant que
La Chaumière du Gardien
et la petite étable sont terminées.
Le 20 août nous avons tous été invités à inaugurer un nouveau petit Centre, fondé par mes amis musulmans de Kolya. Leur petite association, très dynamique et membre affilié du CIPODA, fait tourner quatre écoles enfantines avec plus de 500 enfants. Ils réparent les routes, aident des filles à se marier, même les hindoues. Ce nouveau Centre est un dispensaire, avec médecin.
Mais à notre arrivée, que vois-je inscrit en lettres bengalies sur le frontispice 'Centre Dayanand'. Et quand ce fut mon tour de parler, devant plusieurs centaines de visiteurs, j'ai fait remarquer que chacun connaissait mon refus de voir mon nom affiché, mais qu'avec ce nom, ils devraient pratiquer la miséricorde envers tous (daya) et faire en sorte que tous soient heureux (anand) à cause même des dons d'Allah. Puis, comme de coutume, j'ai demandé qu'ils incluent dans leur Comité au moins un hindou. Ils l'ont promis. C'est sûr que je n'ai jamais de plus grand bonheur que de voir des jeunes essayer de faire quelque chose pour ceux et celles qui en ont besoin. Les esprits chagrins diront que ça ne marche pas toujours, mais les optimistes rétorqueront qu'il n'y a qu'une situation où ça ne marche jamais: si on ne fait rien!
La semaine dernière, je suis allé à cent kilomètres d'ici visiter le petit Centre des handicapés nouvellement nés. Il se porte fort bien, avec une douzaine d'enfants, et une future naissance attendue par la jeune fondatrice musulmane. Seul problème: ils n'arrivent pas à avoir de fonds. Donc ils ne peuvent plus avoir d'internes. Ils n'ont pourtant besoin que de 7.000 Fr.Suisse par an.
Enfin, nos recherches avec UBA en vue de trouver un terrain pour loger des prostituées âgées ont abouti.
Et puis, ce vendredi, avec Papou, Sukeshi et quelques-uns, nous sommes allés à l'autre bout de Calcutta pour préparer un nouveau programme de masse très prometteur: la prise en charge de tous les aveugles et ceux qui ont des problèmes des yeux, dans tout le sud de Howrah. Nos filles ont insisté pour que soit acceptée la proposition de cet hôpital de faire gratuitement toutes les opérations. On a déjà une liste de 98 aveugles et de cent malades souffrant de la cataracte. Alors, il est temps d'agir. On démarrera officiellement le 18 septembre.
Au Centre ABC, on accueille maintenant une adorable petite sourde-muette de huit ans, et Rani, une de nos malades mentales, déjà guérie après seulement deux mois au Centre. Rani a 18 ans. Ses parents fortunés de Calcutta l'ont jetée à la rue le jour où ils ont appris son mariage avec un travailleur. Elle avait treize ans. Les parents du garçon l'ont certes hébergée, mais elle a été sans cesse l'objet de brimades incroyables. Ses deux enfants étaient malmenés et battus, et son mari menacé s'il ne la renvoyait pas. Bref, cela l'a conduite à des accès terribles de démence. Son jeune mari de 19 ans, qui l'adore et refuse de céder, est venu la faire admettre chez nous. Le deuxième jour, elle a cassé la TV, des meubles, les tuiles du toit, et a tenté d'escalader la nuit les barbelés. Il a fallu l'attacher. Le matin, sanguinolente, on l'a traitée au Dispensaire. Ses humeurs étaient incroyables – elle réclamait ses enfants.
Son mari lui a apporté un jour sa petite fille de neuf mois. On l'a gardée. Rania immédiatement progressé. Son premier-né de quatre ans est venu. Deux enfants exceptionnellement beaux, car la maman est très fine. Et peu à peu, la malade déséquilibrée a fait place à une fille souriante et équilibrée. Retour cinq jours à la maison – l'enfer. Elle en est revenue en crise avec un mari en pleurs. Elle ne reconnaissait plus personne et divaguait. Depuis 15 jours, elle est rétablie. A la demande même du couple, on la garde avec sa petite au Centre ABC, où elle apporte beaucoup de joie. Ce qui est magnifique, c'est l'attitude du gars, dans une société où une fille est larguée pour un oui ou pour un non. Rare témoignage d'un mari qui prend le parti de sa femme contre ses parents.
Cela, et des dizaines d'autres faits de vie, compensent largement tous les problèmes cités au début de cette Chronique, qui peut paraître particulièrement sombre.
Il faut conclure. Le jeune homme qui doit subir la greffe des reins attend toujours le bon vouloir des médecins qui, eux, attendent je ne sais quoi, alors que l'argent leur a été remis. Pendant ce temps le malade baisse dangereusement, et ne peut plus entendre depuis dix jours. Que faire de plus? Il semble que cette semaine, l'opération pourra avoir lieu.
 Pour en finir, on me signale que j'ai omis de parler de l'assassinat de Phoolan Devi,
La Reine des Dacoits
Effectivement, c'était une fille courageuse, qui a énormément souffert et qui méritait sa réhabilitation. Devenue députée, elle faisait ce qu'elle pouvait pour améliorer la condition des femmes d'intouchables. Mais son esprit de revanche perpétuelle, qu'on lui pardonne aisément, ne la qualifie plus pour représenter les opprimés. Seuls ceux qui luttent avec l'amour et le pardon dans les cœurs, comme Gandhi ou Jésus-Christ, peuvent espérer voir un jour des choses changer. Car la haine appelant la haine, rien ne change ou plutôt, si, tout devient enfer, mépris et oppression. Quand cesserons-nous d'être partisans, lorsque la haine couve des deux côtés?
Alors, il faut utiliser son grain d'amour pour qu'il grandisse et que triomphe le droit pour tous. Cela est possible. L'utopie a déjà été réalisée. Elle est la Vie! C'est ma certitude.
PS: En ces premiers jours de septembre, j'ai terminé les vérifications des comptes de ABC. Et tous sont maintenant unanimes, Président, Secrétaire et Trésorier – tout est en ordre et aucun abus n'a été commis par ABC, donc par Sukeshi. Chacun, maintenant, se fait tout petit, car les accusations restent dans les esprits. Chacun est à son poste et cherche à faire plaisir.
Pourtant, intraitable, je continue mes enquêtes comme si j'ignorais ces résultats, alors même que de discrets appels du pied du président pour 'tout oublier' se multiplient. Mais il y a eu plus que les comptes – et il faut aller jusqu'au bout. Et du coup, les sourires réapparaissent.
Très fraternellement Gaston DAYANAND
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