No 13 - Octobre 2001
Les lancinants crépitements des pluies se sont enfin tus. La mousson a disparu. Et les superbes rizières au vert de plus en plus foncé laissent présager d'abondantes moissons. Bien que les précipitations aient été importantes cette année, puisqu'elles ne nous ont quittés que le 12 octobre, aucune inondation majeure n'est venue endeuiller le pays. Les quelques centaines de personnes décédées en Orissa au mois août, augmentées des 250 d'Uttar Pradesh peu après, sont amplement suffisantes.
Par contre, le cyclone de l'Andra Pradesh (Sud indien) a fait plus de cent morts en cette fin d'octobre. Sa queue a balayé le Bengale du 16 au 19 octobre, provoquant des cataractes accompagnées d'une fête pyrotechnique d'éclairs de plein jour avec fond exceptionnel de tonnerre. Cela n'a pas trop abîmé les récoltes, mais m'a empêché d'aller aux Sundarbans où je devais me rendre le 20 de ce mois pour déminer la situation politique.
Le 21 octobre, nous avons Poujas, la plus grande fête de l'année. Huit jours de congés partout. Les enfants en ont 15. Ils sont partis fiers avec leurs nouveaux habits, confectionnés par les grandes filles de l'école de couture.
Du coup, il y avait de la place chez nous. Alors on a accueilli sept femmes malades  mentales, dont deux très atteintes, et
Raju
qui a 12 ans, amputé d'une jambe, amené par un aveugle qui l'avait trouvé mendiant à la gare. Il ne parlait que le hindi, car il était de Bombay. Il se comportait comme un petit animal sauvage. Mais c'était il y a 18 mois. Il a bien changé: doux, ne battant ni ne mentant, il est aimé de tous.
Mais voilà que depuis 15 jours il est devenu soudain comme antisocial, menteur et buté. On essaye de voir ce qu'on peut faire. Epileptique léger, je l'ai adopté. Gopa a fait de même. Elle est la responsable de tous les enfants qui l'appellent avec affection 'Mamoni' (Maman-Prunelle-de-mes-yeux).
 Gopa est la fille de mon ami le leader marxiste hindou, tout de douceur et de bonté, avec lequel nous avions démarré un dispensaire en 1980 à Chowani, 25 kilomètres au sud de Bélari.
Gopa
Là même où Sandhya, maintenant mariée dans le Canton de Vaud en Suisse, avait travaillé comme infirmière.
Gopa a été mariée au Bihar, avec un homme plutôt difficile. Elle l'a quitté d'elle-même, ce qui est rare ici, l'inverse étant la règle. Il y a quatre ans, elle a demandé à Sukeshi si elle pouvait travailler avec nous.
Elle est devenue la fille de confiance de Sukeshi, un vrai trésor pour tous, ouverte, souriante, et adorée par les enfants qu'elle appelle 'mes gosses'. Ne prenant jamais un jour de vacance, elle s'est portée volontaire pour rester ici durant les fêtes, malgré les protestations de son père. Alors, ses deux filles de 10 et 13 ans sont venues nous rejoindre. Du vrai vif-argent, animant la maison comme des lucioles, car toujours en mouvement. Comme elles m'appellent 'Oncle-d'or', je me dois de les gâter, tout comme Raju qui m'appelle 'Baba-papa'. Et quand ma fille adoptive musulmane Asha-Espérance, qui souffre à 22 ans d'un rhumatisme rhumatoïde dégénérescent et dont le mari est en train de prendre ses distances, arrive avec sa fillette de 18 mois, Myriam, alors, la famille se complète. À tous ces jeunes, j'avais promis de les sortir pour les fêtes, puisque j'assurais la garde du Centre.
La coutume ici, c'est d'ériger d'immenses chapiteaux richement décorés (imitant, parfois à s'y méprendre, des temples, mosquées, églises ou monuments) pour abriter les grandes statues de la Déesse Dourga. Certaines tentes peuvent atteindre 25 m de haut, et les statues 7 m. D'authentiques œuvres d'art. Chaque quartier ou village a son idole. C'est le mot employé par les hindous, qui n'est pas péjoratif.
Et des millions de Bengalis se baladant la nuit d'un site à l'autre, priant devant la déesse de la bonté, comparant les différentes statues et 'édifices', exhibant leurs plus beaux atours, et faisant la fête. Il faut voir les chatoiements des saris des femmes, souvent en satin laminé d'or, et le scintillement des soies brodées des hommes! Un régal visuel.
Et pour les touristes qui affluent, un vrai spectacle, exotique à souhait. Mais une des premières affaires des parents est de repérer dans la foule le gars ou la fille 'mariable', en vue des mariages 'arrangés'. Car ici, 90% et plus sont des mariages préparés par les parents. Et le gars ou la fille la plus moderne de se voir un jour appelé par sa mère et informé: 'On a choisi pour toi (souvent avec photo à l'appui), tel ou telle partenaire, es-tu d'accord?'. En général, cela s'arrange, car on fait confiance aux parents. Parfois, surtout pour les filles de familles conservatrices, elles n'ont pas le choix!
Cela marche-t-il vraiment? A part les échecs flagrants et il y en a de plus en plus, les résultats sont bons, ce qui fait dire aux Indiens que si en Occident on a épousé celui/celle qu'on aime, ici, on aime celui/celle qu'on épouse. Et les deux parties sont conditionnées depuis l'enfance à cette idée. Après tout, pourquoi pas? puisque le taux d'échec est sans comparaison avec celui des sociétés industrialisées. Sûr, cela n'empêche pas la jeunesse moderne de profiter de ces fêtes pour faire ses choix, temporaires et fort platoniques (sauf en ville), car l'œil des parents ou autres tuteurs n'est jamais vraiment loin.
Tout cela se passe sous le regard bridé de la grande déesse (car notre peuple et ses dieux sont tibéto-birmans) qui, avec ses dix bras porteurs de différents attributs divins (18 bras en Himalaya) terrasse par l'épée le buffle-démon Mihishasura, symbole du Mal. Car Parèdre de Shiva, elle est toute- puissante.
 Le premier jour, c'est l'hystérie collective: 'La Mère arrive' avant minuit, et 'La Mère est arrivée' après minuit.
Durga
Les rues, illuminées par des jeux scéniques, sont noires de monde, et tout trafic est interrompu. Mais le dernier jour, les mines sont sombres, l'ambiance triste – quoique joyeuse: 'La Mère nous quitte', et chaque groupe d'accompagner sa statue et de la plonger dans le Gange fille de Shiva, en criant et pleurant: 'O Mère, pardonne-nous nos péchés et reviens l'an prochain'.
Des milliards de roupies sont ainsi jetés à l'eau, chaque famille ayant contribué en fonction de son revenu. Et l'Indien n'en a cure, qui réserve pour ses dieux et déesses ce qu'il aurait fort bien pu attribuer aux pauvres qui l'entourent. Mais que voilà une phrase digne d'un étranger ne comprenant rien à rien, tant il est vrai que j'ai parfois de la peine à accepter un tel 'gaspillage', alors qu'il est si difficile de trouver des fonds pour les plus pauvres. Pourtant vu de l'intérieur, rien ne vaut la Fête et le partage de l'allégresse de toute une population, toutes castes, sectes, voire religions confondues, surtout dans cet environnement si débilitant qu'est le Delta. Comme je souhaite du fond de mon cœur à ce peuple – mon peuple – une joie profonde et plénière, car en vérité c'est 'Dieu lui-même qui a visité son peuple'.
L'attentat du Cachemire du début octobre (Chronique 12) a dressé unanimement musulmans et hindous contre les terroristes pakistanais, refusant la pression des USA pour 'fermer les yeux' et laisser libre le Pakistan d'épauler le monde dit civilisé dans sa guerre antiterroriste.
Et puis comme les masses indiennes devenaient moins anti-américaines que pendant les trente ans passés, à cause des choix occidentaux de la guerre froide, elles le sont redevenues à l'occasion de la barbarie des bombardements contre le peuple irakien.
L'Inde, première victime mondiale du terrorisme depuis 50 ans, se battait sur tous ses fronts pour organiser une lutte internationale contre ce fléau. Ses propositions viennent enfin d'être reprises par l'ONU.
Oui, mes frères américains, vous avez bien raison de vouloir éradiquer le terrorisme. Nous sommes avec vous. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait bon de faire taire les armes et de les supprimer toutes dans la foulée – et ainsi construire la Paix?
Il me reste peu de temps pour parler de ce mois. Nous y avons été moins bousculés que pendant les précédents. Il n'en a pas moins apporté son lot de difficultés, bien que Bélari ait été fort calme, et que le Centre ABC en ait profité pour se réorganiser et élire le nouveau Comité.
 Secrétaire (poste clé): Sukeshi, Président: Kantu, le jeune qui tient les comptes et est spécialiste de l'ordinateur, Trésorier: Orou, une des physiothérapeutes.
Sukeshi
Papou en fait aussi partie maintenant, car il est devenu un des éléments moteurs. Donc un Comité avec trois Hindous, trois Chrétiens et un Musulman.
Toute une série de nouvelles mesures ont été prises pour augmenter l'efficacité et le contrôle. Cela donne au personnel ABC la possibilité de visiter tous ceux qui ont passé par l'internat depuis cinq ans, soit 220 infirmes, voir où ils en sont, quels sont leurs problèmes, leurs possibilités, si ils suivent l'école.
Excellent travail, mais un peu pénible, car le rayon d'action est de plus de 50 kilomètres, avec souvent des dizaines de kilomètres à pied. J'apprécie leur courage, et admire d'autant plus leur bonne humeur.
Trois pépins de taille sont à mentionner pour ce mois, tous en relation avec la situation politique pré-électorale.
Kamruddin, qui venait d'acheter un terrain pour héberger des prostituées âgées, se voit sommer par la mairie de renoncer à son projet et de consacrer son budget au creusement de puits ou à loger des vieillards de leur choix.
A Bélari, le futur Centre de formation ICOD voit ses ouvriers se mettre en grève. Ils refusent tout travail tant qu'un dispensaire n'est pas ouvert pour eux seuls.
Enfin, à Jhorkhali (Sundarbans), les gens sur place refusent que l'Abri anticyclone soit transféré à SHIS car, ayant pour la plupart été expulsés du Bangladesh il y a trente ans, ils ne veulent pas de musulmans ici.
Effectivement, les élections communales étant annoncées pour le printemps, chacun prépare ses troupes. L'enjeu est immense entre les communistes au pouvoir (sept partis différents) et l'extrême droite d'opposition au pouvoir à Delhi. Celui qui tient les Panchayats (communes) tient le nerf de la 'guerre', car il y a ici d'immenses prérogatives et pouvoirs y compris, une partie du judiciaire. Tout ça pour décentraliser et démocratiser les centres de décision.
Et comme les femmes ont droit à un tiers des sièges, pour elles aussi l'enjeu est considérable, et elles veulent avoir leur mot à dire sur l'emploi des millions de roupies octroyées depuis 2000 pour le développement des Communes.
Kamruddin, pour l'instant, tient bon. Pour ICOD, le Député a proposé de me rencontrer sur place. Trois fois il a éludé le rendez-vous. Du coup, je suis allé chez lui. Accueil plus que cordial, mais venant d'avoir un accident, il ne pouvait pas se déplacer. Il a demandé à son bras droit de s'y rendre sur-le-champ et d'ordonner à tous de reprendre le travail, tout en me promettant de me voir en novembre. Malgré tout, 15 jours durant, les travailleurs ont dit 'Personne n'est venu, nous ne savons rien, nous empêcherons toute récolte'. Et ils ont même refoulé le nouveau gardien qui arrivait avec sa famille.
Mais miracle, durant les fêtes, le travailleur responsable de BPBS a débloqué la situation et a organisé la récolte. A ce jour, je ne sais comment il s'y est pris. J'attends des nouvelles.
Je n'ai pu être présent à Jhorkhali le 19 comme promis etWohab y est allé seul. Une grande rencontre inter-politique la semaine précédente avait donné le feu vert pour que l'Abri anticyclone soit transféré à SHIS, à condition que je lui transmette les clés – question de confiance. Mais Wohab n'a pu pénétrer dans le Centre: des centaines de gens bloquaient l'accès.
Cette fois il ne s'agissait pas d'une question de religion. Simplement, un autre parti local exigeait que le nouvel hôpital se fasse en son nom. C'est l'impasse. Et pour couronner le tout, SHIS, qui avait offert environ 12.000 Fr. suisses en compensation à SSS, apprend avec stupeur que cet argent destiné aux malades est affecté au treizième mois des travailleurs, qui en exigent le double.
Nouvelle réunion où je suis convoqué. Nouvelle impasse, car je refuse de me solidariser avec l'idée que l'on exige des donateurs de verser les salaires jusqu'en décembre sans fournir un travail. Un groupe de travailleurs influents est venu me relancer jusqu'à Bélari, mais j'ai été intraitable. D'une part, parce que ça ne dépend pas de moi, et d'autre part parce que c'est une injustice caractérisée. Alors, sourire, pressions ou menaces, rien ne peut me faire changer.
Mais tout cela, ce ne sont que des broutilles – surtout lorsque les actes terroristes affectent les quatre coins de l'Inde: militants islamistes, mercenaires au Cachemire, maoïstes hindous dans le centre et le sud, séparatistes intégristes et tribaux en Assam. Et pour faire bon poids, depuis 15 jours, des milliers de réfugiés bangladais hindous, fuyant les massacres succédant au triomphe électoral de la Begum Zia.
Dans le sud des Sundarbans, tout le long de la frontière, on compte déjà 18.000 morts. Et ça continue chaque jour. Des desperados nihilistes pillent, brûlent, tuent et violent à volonté, et à l'arrivée de ces réfugiés, certaines personnes les rançonnent encore!
Intenable la situation internationale, chancelante la politique nationale, inquiétante la politique du Bengale, troublante les perspectives dans les zones rurales. Démoralisante, l'action de certains dans nos Organisations.
Mais on a vu pire, et la sagesse prévaudra. Aucune raison de se décourager. Et pourtant, en attendant, que de souffrances.
Très fraternellement
Gaston DAYANAND
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