No 16 - Décember 2001
Avant de commencer 2002, il nous faut bien en terminer avec 2001.
Or, décembre fut à nouveau mouvementé, pour nous comme pour l'Inde. Car il y eut l'attaque contre le Parlement indien de Delhi. Ce 13 décembre restera pour nous ce que le 11 septembre est pour les Etats-Unis. Et s'il n'y eut que 15 morts, c'est dû à un pur concours de circonstances qui empêcha de prendre en otages tous les ministres et députés réunis en parlement et de faire sauter le bâtiment, symbole par excellence de cette démocratie si rare dans les pays en voie d'industrialisation.
 Grande fut ici l'émotion, et elle est loin d'être dissipée, car tout le long de la frontière, ce ne sont que claquements de bottes
Guerre du Cachemire
et tirs de canons, obligeant quelques 15.000 villageois à fuir vers l'intérieur, par crainte d'une guerre réelle entre les deux puissances nucléaires.
Accusations et contre-accusations s'envolent par-dessus les frontières. Mais le Premier Ministre Vajpaye, homme intègre malgré son appartenance à un parti un peu anti-tout, prônant ouvertement l'invasion du Cachemire pakistanais (Eretz India!), a su garder la tête froide, tout en refusant de se laisser intimider par le va-t-en guerre washingtonien, qui conseille avec quelque outrecuidance la retenue: 'Ne vous lancez pas dans une guerre entre voisins sous le prétexte non prouvé qu'Islamabad abrite quelques terroristes!'
Pour Bélari je ne retiendrai aujourd'hui que les fêtes ou manifestations spéciales de ce mois.
Ce fut d'abord la Journée Nationale des Handicapés. Occasion du pique-nique de l'année. Tous, handicapés physiques et mentaux, se retrouvèrent dans une forêt voisine, où des marmites géantes occupèrent le personnel jusqu'à 15.30 h, car le bois humide refusait de brûler. Mais le plus important fut le défilé organisé le long des 4 kilomètres de route pour sensibiliser l'opinion publique sur le sort des invalides, estropiés ou infirmes, à grands renforts de bannières et de slogans.
Quelques jours plus tard, ce fut L'Id (Aïd), célébrant la fin du Ramadan. Tous nos enfants musulmans rentrèrent dans leur famille, sauf une petite qui devint ainsi la Reine du jour. Tout le monde se trouva à la fête, à l'exception de Didi et moi-même, car le dispensaire était fermé, mais les malades ne connaissent pas de trêve.
Et puis j'ai pu partager le banquet d'une famille et participer à la joie délirante de tout un village musulman, arborant durant tout le jour une capette de prière brodée, qui fit sensation. Puis ce fut la journée de Don du Sang, organisée par BPBS. 45 bouteilles furent récoltées. A noter la participation d'un groupe d'hommes venant par reconnaissance du Sous-Centre médical des zones inondées, à 40 kilomètres.
 Enfin ce furent les fêtes de Noël. En Inde, cette fête, bien que chômée, n'est guère célébrée dans les villages, sauf où il y a des chrétiens.
Enfants à Bélari
A Bélari, nos deux Organisations continuent le travail, mais pour les enfants, ça reste la Journée qu'on fête chaque année avec plus de faste, puisque leur fondatrice est chrétienne, et qu'en plus c'est son anniversaire.
Le 24 décembre plusieurs nouvelles plutôt fâcheuses risquèrent d'altérer l'atmosphère festive et bon enfant. Tôt le matin, un rapport de police aussi négatif qu'intempestif donna le branle-bas à de sombres suppositions de complot. Il me fallut du temps pour noyer les conjectures. Une visite à la police nous assura du soutien total du commissaire.
Puis, voici que, comme nous visitions ICOD, on nous annonça qu'une organisation fondamentaliste hindouiste démarrait un temple juste en face de notre portail, à 5 mètres, avec le but évident d'entraver notre projet d'Ashram inter-religieux. Mais qui apparaît, de l'extérieur, il faut bien l'avouer, par trop chrétien et musulman.
On nous conseilla de tout vendre immédiatement et de partir. Et là encore, il m'a fallu souligner que nos activités ne dépendent pas du bon vouloir de Pierre ou Jean, mais exclusivement du bon vouloir de Dieu. Ou il veut ce projet de paix, et il se réalisera. Ou il ne le veut pas, et il ne se fera pas. Et si fondamentalisme il y a, à nous de lui démontrer que notre amour va plus loin.
Dès le premier janvier, leurs travaux ont démarré. Je ne peux que leur souhaiter la Bienvenue, et sans aucune arrière-pensée.
L'après-midi, la visite à une famille nous attrista grandement. Il n'y avait que deux hommes valides: mais le grand-père est devenu paralysé depuis deux mois, et le fils unique, 14 ans, est mort d'un accident il y a une semaine. Reste le père malvoyant et polio, affecté de surcroît d'un visage triste, une mère effondrée, et quatre fillettes de moins de dix ans. Que faire pour eux, simples ouvriers journaliers, auxquels ABC avait offert une petite maisonnette en raison des difficultés de travail du père? Sur-le-champ, nous embarquons la jeune tante de 25 ans malade mentale dans notre Centre psychiatrique, tout en promettant de nous occuper d'une des petites à la rentrée scolaire.
Et nous arrivons au dit Centre pour apprendre qu'un incendie, apparemment criminel, a brûlé cette nuit 100 m de haie, dont de nombreux palmiers, cocotiers et bananiers, évitant la maison de justesse. Toutes les femmes meurent de peur et parlent de partir, car des jeunes ont souvent enjoint à ces 'folles' de quitter leur village.
Didi et moi faisons une rapide enquête – pour apprendre que c'est l'œuvre de gosses. Une des grandes filles a donné des allumettes à des petites qui se sont empressées de les essayer. Mais l'ennui est que Rébecca, 14 ans, doit se marier dans un mois. Comme elle est sans parents et élevée par sa grand-mère, mendiante avant de venir dans ce Centre et menacée de mourir à tout instant d'une crise cardiaque, cet événement peut faire capoter le mariage, car les gens ici sont très superstitieux. Et comme c'est moi qui suis le tuteur, et dois organiser la cérémonie, cela complique tout.
Mais les heures ont passé, et la nuit est tombée. Grand temps pour moi de sauter dans un bus pour me rendre à la messe de minuit à Howrah. Trois heures de trajet. Je dis au revoir à tous, pour apprendre que le dernier bus est déjà parti. J'attends la jeep qui doit incessamment arriver de Kolkata. Elle apparaît qu'à 22 h, en nous informant que la route est bloquée à 60 kilomètres. Inutile de partir. Dire que dans mon dépit je n'ai pas employé des mots que je ne puis pas écrire serait mensonge! Mais j'étais seul! Une grande tristesse m'a alors envahi. Un Noël sans messe ne peut être pour moi un vrai Noël. Et de plus, c'est, je crois, la première fois de ma vie.
 Comme tous exultent devant ma déconfiture, il me faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Alors, j'en profite pour aller remettre un peu d'orthodoxie à la
Crèche
Mes amis non-chrétiens qui l'ont construite en grand et superbement ont collé un mari Roi-Mage à la Vierge, et mis un chameau à la place de l'âne. Bon, ils ont peut-être lu d'autres apocryphes que François d'Assise, le créateur des crèches. Mais Jésus est quand même bien sur sa paille. Ouf!
La soirée s'est passée en danses pour tous, jusque fort tard. Mais fatigué, je vais me coucher pour me réveiller à 23.50 h. Du balcon, j'observe qu'une vingtaine de grandes filles sont en prière devant la Crèche, dans le grand Hall. On me refuse la clé pour les rejoindre, prétextant le froid intense et ma mauvaise santé, car il fait 13 degrés, et 100% d'humidité.
Et c'est avec grand regret que je me résous à faire seul une heure de contemplation pour m'unir à tous mes frères et sœurs du monde. Et quand j'estime avoir assez prié, grande est ma confusion, mais surtout ma joie, de revoir de loin mes petites hindoues et musulmanes, têtes courbées en signe de vénération et illuminées des feux de la Crèche!
La journée fut un des plus beaux Noëls qui ait été vécu ici. Et fort ironiquement, surtout pour moi, car pour la première fois, je n'étais pas fatigué par le voyage de nuit 160 kilomètres aller et retour à quatre heures du matin. Frais et dispos, je pus ainsi participer à fond à toutes les danses de la journée, qui commencèrent dès la fin de la prière de tout le personnel à 8 h.
Il y eut aussi la distribution de tonnes de jouets (enfin, j'exagère légèrement), achetés par nos deux jeunes Suisses expatriés. Et la joie devint explosive devant les 2000 gâteaux offerts la veille par notre ami Mohamed de UBA. Que nous avons bien sûr partagés l'après-midi avec nos sœurs souffrantes mais tout sourires du Centre psychiatrique, dansant de joie au rythme de la nouvelle audio, et arborant des pull-overs coloriés offerts à chacune pour l'occasion.
La dernière nouvelle – une fillette de 15 ans, Sona, trouvée sur la route, mais toujours joyeuse - m'accueillit comme le Père Noël, car on lui avait annoncé que ce jour son nouveau papa viendrait.
Et puis c'est au tour des 25 mamans abandonnées et de leurs 68 enfants de se partager les fameux cakes. Et nous ramenons avec nous au Centre Asha et sa petite fille Myriam, pour qu'elles terminent la journée à Bélari, et voient la vidéo de Blanche-Neige offerte récemment. Quelle merveille!
Ce fut enfin la Fête Annuelle du Centre ABC, où furent invités tous les handicapés des six Sous-Centres avec leurs parents. Ils ont été 1.500 à répondre à l'appel, et 1.300 à partager le repas offert.
Danses et chants furent organisés par ABC et les garçons du Centre de Kamruddin, arrivés à 40 en matinée. Puis, un long théâtre folklorique dansé de près d'une heure remporta un triomphe.
De nombreux parents voyaient avec émotion et pour la première fois des enfants paralysées des deux jambes danser avec leurs orthèses!
Exultaient moins les familles des IMC ou des malades mentaux profonds. Mais eux aussi étaient de la fête, surtout quand chaque enfant reçut un cadeau, dont  beaucoup un superbe sac d'écolier. Et la journée se termina dans le délire par un show tenu secret jusqu'au dernier moment, d'ours bateleurs et de singes macaques,
Singes Acteurs
à l'immense joie de ces bambins dont 90% n'en avaient jamais vu, étant confinés dans leurs huttes par leur handicap. Certes, je ne supporte guère la souffrance subie par ces animaux pour réussir ces dialogues muets. Mais pour ces enfants que j'adore, mon cœur de grand-père a mis en sourdine ses allergies.
Ce genre de spectacle est interdit depuis deux ans en Inde. Mais personne ne prend la peine d'appliquer la loi. Tout comme les cigarettes qui viennent d'être interdites depuis trois mois dans tous les lieux publics. Mais qui songeraient à appliquer les amendes?
Bref, un jour merveilleux, rendu possible par le don généreux que mes amis de Lyon, Catherine Collomb et famille, renouvellent chaque année. J'espère égoïstement qu'ils continueront longtemps, et que leurs nouveaux petits-enfants prendront un jour la relève.
Bonne et heureuse année!
Très fraternellement
Gaston DAYANAND
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